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Livre | Gion A. Caminada, vertus sous perfusion ? (14-11-2018)

La semaine dernière nous moquions quelque peu l’approche stratégique de Reiulf Ramstad. Nous citions, à cette occasion, Gion A. Caminada comme le totem adulé, le nouveau fantasme contemporain… et nous recevions le lendemain, par courrier, le dernier livre paru aux éditions Actes Sud dédié à l’architecte suisse. Le jeu des hasards alimenterait-il la controverse ?

Suisse

Parue en octobre dernier, la monographie signée par Emeline Curien, architecte mais aussi historienne de l’art, a pour sujet Gion A. Caminada. Son sous-titre ? «S’approcher au plus près des choses».

Peut-être aurait-il fallu dire «des lieux» tant l’architecte suisse est reconnu sinon félicité pour sa pratique locale cantonnée au canton des Grisons.

Gion A. Caminada semble même être un nouveau Peter Zumthor mais, cette fois-ci, les pieds dans la bouse. En effet, cet autre homme de l’art ne dessine pas de musée à Los Angeles. Il préfère, de loin, les abattoirs, les étables...les salles funéraires de petits villages isolés dont le sien, Vrin.

Il incarne donc ce rêve d’un homme proche de la terre. Mieux encore, d’un architecte au service d’un territoire… pour ne pas dire d’un terroir.

02()_S.jpgTout cela fleure bon la romance et l’ouvrage, avec de belles illustrations, alimente parfaitement le mythe. Toutefois Emeline Curien a cette finesse d’inaugurer son propos avec la présentation d’un contexte particulier. Gion A. Caminada est en effet le produit de circonstances rares.

L’auteur affirme d’abord – au risque peut-être de surprendre son lecteur dès la première page – que Gion A. Caminada est de ces rares praticiens «qui ont la chance de trouver – ou de réussir à fabriquer – un contexte économique, culturel et politique favorable».

Emeline Curien n’est donc pas naïve. Elle sait combien «la plupart des territoires dans lesquels les architectes sont amenés à intervenir ne possèdent plus un tissu social, artisanal et naturel aussi préservé [que celui des Grisons]».

03(@AugustinDupuid)_B.jpgL’installation professionnelle de Gion A. Caminada à Vrin serait même «un pari plus que risqué» mais qui «s’est accompagnée d’un engagement fort dans la vie politique, sociale et culturelle du village». L’architecte participe jusqu’au conseil municipal et s’investit même dès 1979 dans une association visant «la défense et l’amélioration des conditions d’habitat et de travail, et la protection de la substance architecturale».

C’est à cette époque qu’est mise en place «une mesure radicale qui a encore des effets aujourd’hui : les habitants ont acheté la totalité des terrains à bâtir libres dans le but d’éviter la spéculation», indique Emeline Curien.

En outre, un «modèle économique» a été élaboré par... mais aussi «pour le village» en faisant le «pari de la pluralité des activités – agriculture mais aussi construction – […] plutôt que de miser essentiellement sur le tourisme», rappelle-t-elle.

04(@Emeline Curien)_B.jpgDes dotations de l’État permettent, dans ces circonstances, la rénovation de certaines constructions ou encore la mise en œuvre d’un programme de remembrement du parcellaire agricole.

Tout paraît alors idyllique mais Gion A. Caminada le reconnaît lui-même, «dans le contexte actuel de mise en concurrence de tous les territoires sur l’ensemble de la planètes, ces actions essentielles à la survie du village ne sont pour l’instant possibles que grâce à l’obtention massive de subventions». La messe est dite.

Voilà donc des projets sous perfusion. Et Gion A. Caminada ? Comment fait-il pour faire tourner son agence ? Le livre refuse, sur ce point, de livrer quelques détails. D’aucuns notent toutefois l’intense activité d’enseignant que mène l’architecte à l’Ecole Polytechnique Fédérale de Zurich, ce qui lui assure, sans aucun doute, un bon revenu.

Quant à l’agence, «il s’entoure de deux ou trois jeunes collaborateurs, généralement venus à Vrin pour se former quelque temps à ses côtés», précise Emeline Curien. Serait-ce là une pudique périphrase pour signifier... des stagiaires ? Le modèle est contestable...

Tout semble donc particulièrement fragile mais n’en demeure pas moins intéressant. L’ouvrage aussi pertinent que vivifiant évoque sans tabou d’autres thèmes comme la globalisation, la tradition, ou encore la communauté.

Cette publication met aussi en exergue des propos de Gion A. Caminada sur «le courage de l’inactuel» ou encore sur «la question des ressources matérielles [qui] pourrait soutenir une culture constructive différenciée et propre à chaque lieu».

05(@AugustinDupuid).jpg

Son approche est, en résumé, située. Est-elle pour autant frugale ? Si Gion A. Caminada recourt essentiellement aux compétences des artisans présents à proximité de ses chantiers, c’est qu’il souhaite faire vivre, avant tout, une économique locale. «Cela permet aussi aux artisans d’expérimenter leurs compétences spécifique et, on peut l’espérer, de retirer de la fierté de leurs travail, donc de se construire en tant qu’individus», note Emeline Curien.

Tout cela participe aussi d’une volonté de «refuser les dégradations sociales liées à l’industrialisation» mais «sans simplifier à outrance les procédés constructifs, bien au contraire. Gion A. Caminada choisit de proposer des formes architecturales utilisant certes des technologies nécessitant peu d’investissements économiques, mais demandant un haut niveau de savoir-faire», souligne l’auteur.

«Je crois que les gens ont besoin d’avoir une prise sur ce qui les entoure […] pour exercer leur responsabilité sur leur lieu de vie et sur l’environnement», affirme l’architecte suisse en oubliant, cette fois-ci, le soutien de l’État qui permettrait au modèle de devenir durable et…un jour peut-être... soutenable.

Jean-Philippe Hugron

Pour plus d'informations : https://www.actes-sud.fr/catalogue/architecture-et-urbanisme/gion-caminada 

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