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Présentation | Michel Rémon vs Tony Garnier (28-11-2018)

Voilà une curieuse confrontation. Encore fallait-il mettre, entre les deux, François Chatillon. Les circonstances de cette rencontre ? L’hôpital Edouard Herriot à Lyon, plus précisément sa modernisation qui, aujourd’hui, pose de nombreuses questions. En effet, un tel équipement peut-il faire l’objet d’une restauration ? Existe-t-il un patrimoine hospitalier adaptable ? Et qu’enseigne, in fine, cet héritage ? Autant de thématiques pour chatouiller sinon défier Michel Rémon.

Santé | Lyon | Michel Rémon

«C’est une histoire lyonnaise, celle d’une connivence politique avec l’architecture», débute Michel Rémon. D’un côté, Edouard Herriot, maire de la ville de 1905 à 1940. De l’autre, Tony Garnier, architecte, qui réalisa, sous cette mandature, les plus grands équipements de la capitale des Gaules.

«Le maintien, dans ses murs, de l’hôpital Herriot construit de 1913 à 1933 selon les plans de Tony Garnier est aussi une acte politique fort ayant appelé jusqu’à l’engagement de Gérard Collomb qui s’est impliqué personnellement dans le dossier», soutient l’homme de l’art.

Il est aussi une gageur pour celui qui reçoit la délicate mission de restaurer, moderniser et compléter l’ensemble...

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«De nos jours, l’hôpital se résume de façon abrupte à des considérations économiques et sociales autrement dit à des questions de coûts et de personnels. La réponse architecturale la plus adaptée à ses attentes tend vers plus de compacité. De fait, l’hôpital des années 20 et 30 tel qu’imaginé par Tony Garnier à Lyon est obsolète ; les distances y sont longues, les fonctions dispersées et les temps de parcours trop importants pour tous ceux qui y travaillent», souligne Michel Rémon.

En outre, la disposition en pavillons répond d’une logique qui n’a plus lieu d’être. «Chaque bâtiment a été conçu comme un petit hôpital autonome autour d’un seul praticien reconnu dans sa spécialité, gérant ses propres consultations et ses salles d’opérations. Plus personne aujourd’hui n’ose penser de la sorte et le fonctionnement d’un centre hospitalier est autrement plus complexe», poursuit l’architecte. Quid, dans ces circonstances, du maintien d’un tel équipement ?

Sa démolition ? Impensable ; l’ensemble est inscrit à l’inventaire supplémentaire. Sa reconversion ? «Transformer Edouard Herriot en ville à bobos ou en Club Med aurait été tout bonnement ridicule. C’est un équipement public unitaire ! Il est plus intéressant, à mes yeux, de réutiliser un bâtiment en conservant sa fonction car cet exercice appelle bien des ruses et des astuces», précise-t-il.

En outre, Michel Rémon trouve des qualités à cette «cité-jardin hospitalière». «C’est un lieu de promenade. Plutôt que de traîner dans un couloir ou un hall, le patient peut se retirer à l’extérieur. Etre dehors participe aussi de la rémission. Le paysage, dans ce contexte, compte pour sa qualité d’usage et d’accueil», souligne-t-il.

Un travail patrimonial a été menée, avant le concours, par la DRAC, les Hospices civils de Lyon et la ville pour la restaurer l’ensemble des pavillons. L’ABF et Alain Benini, architecte de l’hôpital, ont de surcroît animés de nombreuses conversations et débats ; il était en effet nécessaire de démolir un pavillon central pour autoriser la création d’un nouvel équipement réunissant toutes les salles d’opérations et de réanimation. Ce choix difficile a fait l’objet de nombreuse réunions pour être, in fine, acté et autorisé.

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«Nous avons imaginé pour ce nouveau bâtiment central particulièrement technique retrouver l’histoire du site et le sens de l’espace public voulu par Tony Garnier. Pour ses façades, nous avons travaillé avec François Chatillon – le concours nous imposait de nous associer à un architecte du patrimoine. Nous avions pour intention d’être en empathie à l’égard de cet ensemble. Nous avons dès lors pensé des rythmes, des ouvertures ou encore des acrotères répondant au dessin imaginé par Tony Garnier», résume-t-il.

Autrefois, un tiers de la parcelle allouée à ce nouvel équipement était bâti. «Aujourd’hui : 100 %! L’emprise est complètement saturée et il aurait même fallu, en théorie, plus du double de surfaces», affirme Michel Rémon.

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Le défi était donc de taille et le plus difficile était d’organiser sur deux niveaux distincts les 20 blocs opératoires exigés par le programme. «L’exercice était d’autant plus délicat que nous avions à l’esprit la pénurie de personnel médical dont souffre aujourd’hui l’hôpital. Il nous fallait donc trouver une solution architecturale à cette problématique pour passer d’un bloc à un autre tout en gardant le même niveau d’hygiène», explique-t-il.

L’architecte a, en lieu et place d’un patio esquissés sur les premiers plans proposés, imaginé un «salon des blocs». «C’est un lieu inventé de toute pièce, un espace qui relie l’ensemble des salles opératoires sur deux niveaux. C’est un espace de convivialité et de détente, de vie et de paix entre deux opérations», indique-t-il.

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De la contrainte est né un dispositif que l’architecte estime volontiers unique en son genre. Jamais un cahier des charges n’avait, pour un hôpital, réclamé la création d’un tel salon qui aujourd’hui fait toutes ses preuves.

«Nous avons également travaillé avec François Chatillon à la restauration des galeries situées en sous-sol. Un hôpital pavillonnaire ne peut fonctionner sans un tel réseau et la DRAC nous interdisait de créer des passerelles aériennes. Il nous fallait donc revoir ces circulations souterraines qui, à l’époque de leur réalisation, étaient particulièrement innovantes», précise Michel Rémon.

A l’extérieur, pour parfaire cette vision unitaire pensée par Tony Garnier, il propose avec Frédéric Reynaud, paysagiste, un cahier des charges pour restaurer les espaces publics et leur donner plus de qualité encore.

Michel Rémon, fort de ce projet, s’évertue dorénavant à travailler dans un autre contexte bâti, cette fois-ci à Bruxelles. «Quelle n’a pas été ma surprise quand j’ai vu ce centre hospitalier brutal jouxté par une cité étudiante de Lucien Kroll !», sourit-il.

L’homme s’était, dans sa jeunesse, opposée à la vision portée par l’architecte belge dont les idées lui semblaient totalement étrangères. «Aujourd’hui, je lui fait la plus belle politesse», s’amuse-t-il.

De Tony Garnier à Lucien Kroll, Michel Rémon actualise et complète ainsi, dans la délicatesse, une histoire hospitalière trop souvent oubliée, trop fréquement brutalisée. 

Jean-Philippe Hugron

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