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Chronique | Fear And Loathing In Val de Marne : scène 1 (28-11-2018)

La banlieue… Donatien Frobert la pratique en regardeur...peut-être même en voyeur. Il observe son paysage singulier, sans cesse changeant, au son d’une «plénitude jazzy et latino d’une fin de journée à LA». C’est du moins ce qu’il nous propose à travers cette première scène d’une odysée urbaine en Val-de-Marne.

Val-de-Marne

Strange things happen after hours…”

Afterhours – Martin Scorsese

La banlieue, banlieue… Malfamée, délaissée, en voie de ghettoïsation, territoire perdu de la République, sous perfusion des pétrodollars, mais aussi cité dortoir, alignement de maisons Phoenix, allées proprettes aux noms de plantes, la banlieue est ville nouvelle, champignon paumé au milieu des plaines, la banlieue est triste, lacérée de nationales et d’autoroutes, royaume du monospace, ronds-points ésotériques et centres commerciaux géants, Ikéas Alinéas Cultura Kyria Animalia, oui mais la banlieue est aussi Métropole et tentacules, Grand Paris et Nationale 7, Mass Transit et métro automatique la banlieue est délaissée ou bien favorisée, la banlieue aussi est rouge, gymnases Youri Gagarine, collèges de briques datant du Front Pop’ et centres culturels Aragon-Triolet, la banlieue est kébab mais en même temps clinique de chirurgie esthétique, la banlieue est chic et dorée, coquette et nettoyée, la banlieue se gentrifie, ancien faubourg à ateliers pour créatifs à Stan Smith et barbe taillée, la banlieue est pleine d’enfants, de squares et de balançoires dans les jardins, Brooklyn et Moleenbek, Argenteuil et Vésinet…La banlieue est upper, middle, lower middle, working classes…La banlieue, en résumé, c’est tout et son contraire. Et même, si tu veux tout savoir, parfois, au-delà des opposés juxtaposés, c’est : le vide, la place à prendre, le poumon visuel.

Le décor neutre où le cycliste égaré du samedi soir peut se faire des films, en plan-séquence scorsesien ou en panoramique contemplatif, en noir et blanc expressionniste ou en technicolor flower-power.

Scène Une : Le bord de Seine, fin du jour.

Bande originale : « Orange Skies », Love. Album Da Capo (1967). Pour la plénitude jazzy et latino d’une fin de journée à LA en 1967, avec arpèges dissonants qui annoncent que le rêve pas encore commencé est déjà terminé

02(@DFrobert)_S.jpg20h30, la promesse d’une température qui deviendra peut-être tolérable, en ce mois d’août caniculaire. Hors champ, des enfants jouent, crient gaiement, dansent autour d’une fontaine, on se rapproche de la béatitude. Au premier plan, les écluses d’Alfortville et la Seine qui n’est pas encore arrivée à Paris. Des vélos passent sur le chemin de halage, un homme promène son chien. Recouvrant tout le panorama, le pont du Port à l’Anglais, bizarrerie architecturale charmante qui relie Alfortville à Vitry-sur-Seine. C’est un pont suspendu métallique à deux appuis intermédiaires en portiques maçonnés, un ouvrage qui rappelle, effectivement, le Tower Bridge de Londres. Sauf qu’en réalité son nom n’a aucun rapport avec sa forme. Le terrain du côté de Vitry appartenait depuis le Moyen-Age à la famille Langlois, qui possédait des bateaux permettant de traverser le fleuve à une époque où aucun ouvrage ne le permettait entre Paris et Corbeil-Essonnes, soit 40 km. Le nom s’est déformé en L’Anglois puis « L’Anglais »…et voilà. Sa construction, débutée en 1913, a été interrompue par la Première Guerre Mondiale, pour reprendre de 1921 à 1928.

Bonus pour les fanatiques de chefs-d’œuvre impérissables du cinéma français : c’est le paysage de ce barrage que l’on aperçoit, sous un autre angle, depuis le terrain vague où Gérard Jugnot retape son bateau dans « Le Quart d’Heure Américain », et dans une autre scène du film, Anémone file en voiture devant le restaurant routier, aujourd’hui condamné, de l’autre côté du Pont.

Vu d’en dessous, l’ombre que le pont projette inquiète un peu, on ne voit que la sous-face du tablier en poutrelles d’acier sur lesquelles résonnent d’étranges échos…Ceux qui ont trop lu Stephen King étant petits ne voudraient pas voir surgir un clown détrempé grimpant sur la berge depuis l’eau froide du fleuve…

En arrière-plan, à gauche, les deux cheminées de la Centrale EDF se dressent, solitaires, dans le ciel, et surplombent les petits groupes qui font cuire des saucisses, ou se prélassent sur les talus de la berge opposée de la Seine. A droite les tours du XIIIe arrondissement se découpent dans le ciel orange comme le début d’une partie de Tétris homérique, et juste devant, on devine le célèbre…l’unique…Chinagora ! Connu dans tout le quart nord-Est par tous ceux qui sont un jour venus à Paris, ou qui en sont repartis, par l’autoroute A4, et qui ont gardé en persistance rétinienne cet énorme pièce montée à la sauce soja, aussi longtemps que le Panthéon ou l’Arc de Triomphe. Le George V ? Le Lutécia ? Pas facile de décrire la façade de ces palaces, à brûle-pourpoint. Mais dites «Chinagora», et immédiatement se dessine un immense pastiche de pagode de béton de neuf étages sur pilotis. C’est un hôtel, une salle de conférence, un restaurant, une salle d’exposition, aux façades ripolinées de neuf en 2016. Modestes, les propriétaires expliquent sur leur site internet que l’édifice, construit en 1992 et qui marque la confluence de la Seine et de la Marne sur 12000 m², s’inspire de la Cité Interdite et du Palais Impérial de Pékin, rien que ça. Mais le week-end, quand les pêcheurs taquinent la carpe sous les pilotis du complexe, on pense plutôt aux eaux polluées du Yang-Tsé-Kiang qu’aux merveilles architecturales d’extrême-orient.

(à suivre...)

Donatien Frobert

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