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Livre | André Beloborodoff, portrait d'une autre modernité (23-01-2019)

L’Histoire est oublieuse. Elle néglige volontiers des figures émérites pour ne se consacrer qu’aux idoles de la postérité. André Beloborodoff est un personnage exhumé de l’ombre, un contemporain de Le Corbusier, ami de Valéry, Cocteau et de Chririco, « une étoile dans le ciel si confus de l’histoire de l’art » que ravive un passionnant ouvrage paru aux éditions Norma.

Monde

Ce livre est une masse. Il a le poids d’un pavé jeté dans la marre. Son titre ? André Beloborodoff, architecte, peintre, scénographe. En tout, 335 pages.

Les éditions Norma ont, avec ce livre, pris un risque certain. Le sujet n’est pas évident et la couverture, un tantinet kitsch, ferait volontiers se détourner le regard. Pourtant, quel ouvrage !

Les mots de Simon Texier, en préface, sont une invitation à la lecture. Cette recherche menée avec brio par Eugénie von Neipperg permet, selon l’historien, de « réévaluer ces pans entiers de l’art moderne que le modernisme avait occultés. »

10()_S.jpgDans son court texte, Simon Texier note un « parallèle saisissant » : « André Beloborodoff est le contemporain quasi exact de Le Corbusier : il est né un an plus tard et meurt la même année. On trouvera évidemment peu de chose en commun chez ces deux artistes, si ce n’est leur goût pour les voyages et une large palette de techniques de création – notamment la même passion de la peinture. »

L’un et l’autre, avec leurs « palladianismes respectifs », n’ont pas eu la même fortune critique. Eugénie von Neipperg s’est donc évertuée, encouragée par l’historien Bruno Foucart, à « sortir de l’ombre » André Beloborodoff.

« Cette monographie est l’occasion de redécouvrir celui qui fut, aux côtés d’Emilio Terry ou de Jean-Claude Moreux, le visage d’une autre modernité. Architecte mélangeant les styles palladien et néoclassique, peintre et graveur adepte du réalisme magique, proche de De Chirico ou de Carrà, décorateur ensemblier et scénographe, ce personnage aux multiples facettes est tout aussi singulier que central dans une nouvelle histoire de l’art de l’entre-deux-guerres », écrit-elle.

Elle fonde sa recherche sur des matériaux multiples. Nombre d’écrivains ont salué le talent d’André Beloborodoff ; parmi eux, Paul Valéry ou encore Henri de Regnier. Une « petite élite romaine d’amis et de critiques d’art » lui a consacré également de nombreux articles jusqu’à sa mort en 1965.

Témoignages de premier plan, les Mémoires autobiographies qu’André Beloborodoff laisse derrière lui alimente son portrait. Il y montre « un profil psychologique très émotif, sensible et légèrement narcissique ». En outre, il parle de lui à la troisième personne.

02()_B.jpgEugénie von Neipperg a pu ainsi retracer le parcours d’un homme né en 1886, membre actif de milieux artistiques proches des Ballets russes puis, une fois emporté par la Révolution, invité à quitter Saint-Pétersbourg pour rejoindre Londres puis Paris et Rome.

Un style à contre-courant

André Beloborodoff est le « représentant d’un classicisme élégant et luxueux de l’entre-deux-guerre », souligne Eugénie von Neipperg.

Il est aussi « un architecte et un artiste à contre-courant, opposé au rationalisme et à l’art abstrait, qui poursuivit son chemin de classique et de palladien intemporel. Ce n’était pas un cas isolé pour autant. Il suivit la même voie que certains architectes italiens et français de l’entre-deux-guerres incarnant, tout comme lui, ‘le Retour à l’ordre’ dans l’architecture », écrit-elle.

Ces « affinités formelles » ne doivent cependant pas être « surinterprétées ». Aux yeux de l’historienne, l’architecte aurait, indépendamment de la naissance du mouvement fasciste et de ses idéaux, réalisé ses villas néo-palladiennes.

Il faut, pour expliquer ce style davantage revenir aux années de formation de l’architecte à Saint-Pétersbourg et à ses premières œuvres, peut-être même, à ses aspirations d’étudiant.

Musique ou peinture ? Architecture ! Classique, non ?

« Je ne veux pas que l’un des deux arts que j’apprécie le plus devienne mon métier, je préfère les préserver pour moi, je gagnerai ma vie dans une discipline plus prosaïque, l’architecture », déclare André Beloborodoff dans ses Mémoires.

L’Académie de Saint-Pétersbourg est l’occasion de rencontres multiples. En 1906, il fonde avec onze camarades le groupe Duodecim « pour la défense du renouveau classique » et rejoint l’atelier de Léonti Benois, frère d’Alexandre Benois, scénographe des ballets russes et fondateur avec Diaghilev du mouvement Monde de l’art, qui donne naissance à la revue du même nom.

« L’atelier est la pépinière des Quarenghiens et Palladiens : la pléiade d’architectes amoureux de façades en colonnes, de frontons, de chapiteaux ioniques et doriques, de corniches ornées de modillons, de balustrades d’escaliers bifurquant, du luxe un peu froid des chambres, de plafonds à caissons, de parquets mosaïques, de niches à bustes, de vases décoratifs, de masques », selon Sergueï Makovski, critique d’art.

04()_S.jpgLes intérieurs du Palais Youssoupoff

Parmi les premiers projets d’André Beloborodoff – certains sont même réalisés avant même qu’il n’obtienne son diplôme – comptent les intérieurs du palais Youssoupoff. C’est une « oeuvre qui expérimente et s’ouvre à la modernité sous l’influence du prince Félix Youssoupoff », note Eugénie von Neipperg.

L’historienne prend un malin plaisir à évoquer une architecture qui fut le théâtre du meurtre de Raspoutine. « Beloborodoff relate dans ses Mémoires et dans deux articles de 1956 comment, en plein finition du décor peint et de l’ameublement des intérieurs, il est témoin, à son insu des préparatifs de complot et de l’assassinat de Raspoutine par le prince Félix Youssoupoff et le grand-duc Dimitri Pavlovitch de Russie en ces nouveaux appartement. Début décembre, le grand-duc Dimitri, sous prétexte de visiter les nouveaux intérieurs, vient inspecter le futur lieu de crime, à savoir la salle à manger souterraine aménagée par Beloborodoff », écrit-elle.

« Le soir du 16 décembre, Raspoutine est attiré dans un guet-apens », reprend-elle : « il est d’abord empoisonné par des pâtisseries et un madère saturé de cyanure. Le poison n’ayant aucun effet, on lui tire dessus avec un pistolet. Blessé, il s’enfuit à travers l’escalier à vis par la porte d’entrée secondaire, vers le quai de la Moïka. Les conjurés tirent de nouveau sur lui à plusieurs reprises, pour finalement le noyer dans le petite Neva ». Une visite en bonne et due forme.

05()_S.jpgLe départ

André Beloborodoff est souvent accusé de « contrefaçon classique ». La révolution vient également troubler sa carrière. Durant l’hiver 1918, il brûle des plans, des croquis et des livres pour se chauffer… En 1919, il prépare son départ et rejoint finalement Londres en 1920.

« Je suis resté plusieurs mois en Angleterre pour exécuter un projet de théâtre en plein air pour la ballerine Anna Pavlova, au bord de son lac de cygnes, mais ce fut un simple épisode, un hiatus temporaire, une étape dans mon voyage vers la terre promise », note-t-il dans ses Mémoires.

Cette terre promise n’est autre que l’Italie. Il passe d’abord par la France et dès 1921, il noue d’étroites relations avec Henri de Regnier, Jean Cocteau et Serge Lifar.

Son installation à Paris lui permet de réaliser très tôt ce pèlerinage artistique tant attendu vers Venise et Rome. L’architecte peut ainsi parfaire ses connaissances théoriques et livresques d’expériences réelles au sein des plus prestigieux monuments. Il ramène de ce voyage de délicieux dessins et quelques xylographies.

06()_B.jpgParis, tremplin vers la commande

Les années 20 sont marquées pour André Beloborodoff par de nombreux projets d’aménagement intérieur. Sa première commande française notable est la transformation de la villa Calaoutça de la comtesse Rosita de Castries, à Biarritz, entre 1927 et 1929.

Vers 1930, André Beloborodoff est invité a concevoir ce qui sera sans doute son oeuvre maîtresse, le château de Caulaincourt dans l’Aisne. Détruit lors de la Première Guerre mondiale, le site est propriété du comte et de la comtesse Gérard de Moustier, descendants par alliance du Général de Caulaincourt, grand écuyer de Napoléon Ier.

« Grand connaisseur de l’architecture néoclassique pétersbourgeoise de la fin du XVIIIe siècle, époque à laquelle le marquis de Caulaincourt était ambassadeur à Saint-Petersbourg dans le palais Volkonski, [ André Beloborodoff] n’est-il pas le mieux placé pour construire un château en souvenir du marquis ? », s’interroge Eugénie von Neipperg.

11()_S.jpgAux yeux de l’historienne, le nouveau château est « tout autant le véritable pastiche d’un palais pétersbourgeois que d’une villa palladienne. Beloborodoff explique que ‘la conception du château a été inspirée par le testament pétersbourgeois de Quarenghi et par ses impressions de Vicence des œuvres du grand Palladio’. »

Simon Texier note dans sa préface l’importance d’une photographie reproduite à la page 142. Elle illustre la structure… en béton… de la maison. « Le défi, pour Beloborodoff, était d’intégrer harmonieusement la modernité de la structure avec les formes, les proportions et les ornements de ses grands maîtres du passé. Comme Auguste Perret, Beloborodoff aime boucharder, ciseler, traîner le béton pour en faire un matériau noble ‘plus beau que la pierre’. Il lui prête des textures et travaille les surfaces à la manière de la pierre de taille. « Pour la construction, [il a] commandé en Italie de la ‘poussière de marbre’ […]. On y ajoutait du ciment, et c’est ainsi que l’on pouvait fabriquer les dalles ‘de marbre’. » Toutefois, l’architecte a choisi le béton par curiosité expérimentale moderne, mais aussi pour une raison économique et pour la rapidité de l’exécution par rapport à un appareillage de pierre traditionnel »précise Eugénie von Neipperg.

Il va donc pour l’oeuvre de Beloborodoff d’une autre modernité.

07()_B.jpgLes années italiennes

André Beloborodoff s’installe dès 1934 en Italie où il décède en 1965. L’architecte est, à cette époque, régulièrement célébré. Il est l’objet, tous les deux ans d’une exposition personnelle, assure Eugénie von Neipperg.

Il réalise en, 1935, une villa sur l’île de la Gaiola au pied du cap Pausilippe. Quatre ans plus tard, il transforme la villa Vigna Pepoli considérée comme sa « première œuvre italienne ». Les travaux sont pourtant achevés en 1950.

Il obtient malgré de nombreux éloges peu de commandes. La fin de sa carrière est marquée par deux projets majeurs restés inaboutis : la transformation de la villa de l’éditeur Ernesto Giacomaniello et la conception d’une villa pour Giorgio De Chirico.

08()_S.jpgInfortune critique

Les dernières années d’André Beloborodoff sont marquées par une production graphique importante que l’historienne qualifie d’ « architecture de papier ». Elle y devine « un art de la consolation ».

Parmi ces étranges dessins, une série présente une « Atlantide visionnaire ». « Les édifices classiques et palladiens monumentaux, submergés par l’eau, de la Grande Isola peuvent être interprétés comme les rêves d’une vie et d’une carrière non réalisées, engloutis par la rupture brutale de l’ère impériale et par l’avènement du régime bolchevique », note-t-elle.

L’oeuvre méconnue d’André Beloborodoff forme, dans cette précieux monographie, un ensemble cohérent appelant une réévaluation sans précédent d’une histoire dominée par les générations modernes.

S’il fallait avoir un seul regret – plutôt mince d’ailleurs – au regard de ce livre étonnant, c’est que l’oeuvre d’André Beloborodoff y est présenté de façon autonome. L’architecte y paraît comme un curieux épiphénomène qu’un chapitre contextualisant davantage ses aspirations classiques aurait inscrit dans une histoire plus vaste. Il y avait là, plus encore, l’occasion d’ouvrir un vaste territoire de découvertes nouvelles.

Quoi qu’il en soit, cette recherche fascinante en plus de réparer une injustice, interroge à juste titre les mécanismes de l’Histoire et accuse finement ses étranges oublis…

Jean-Philippe Hugron

André Beloborodoff, architecte, peintre, scénographe ; Eugénie von Neipperg ; Editions Norma ; 75 euros

https://www.editions-norma.com/products/andre-beloborodoff-architecte-peintre-scenographe

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