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Chronique | Fear And Loathing In Val de Marne : scène 3 (06-02-2019)

La banlieue… Donatien Frobert la pratique en regardeur...peut-être même en voyeur. Il observe son paysage singulier, sans cesse changeant, au son d’une «plénitude jazzy et latino d’une fin de journée à LA». C’est du moins ce qu’il nous propose à travers cette troisième scène d’une odyssée urbaine en Val-de-Marne.  

Val-de-Marne

Scène 3 : les camions, nuit tombée

Bande originale : « End of The Night », The Doors. Album The Doors. Pour la ballade d’un crooner lugubre dans une rue déserte, jusqu’au bout de la nuit.

Composition de la scène : point de fuite central, vortex vers lequel filent les lignes directrices de l’image. Les camions démesurés et blancs, l’avenue déserte, les points lumineux des réverbères, la toiture-terrasse d’un bâtiment bas. Le plan subjectif représente le champ de vision du protagoniste, qui commence à se sentir un peu seul dans cette zone industrielle désaffectée. Pourtant, le hardi cycliste du crépuscule avance, irrésistiblement attiré vers le trou noir du bout de la (dé)route de la désolation. Le dérèglement de tous les sens commence. Mais pourquoi avancer ?

Flash-back : je viens de quitter l’îlot de chaleur humaine de la zone. Le Buffalo Grill et ses chaudes lumières d’abat-jour Far West qui nous parviennent des petites fenêtres intimes, les conversations animées des fumeurs sous le porche de la bâtisse en vrai faux bois, le grincement aimable des portes battantes, tout cela est toujours plus pictural, c’est Edward Hopper à Painful Gulch, ou Norman Rockwell chez Rantanplan. Hé oui, c’est beau, mais c’est triste ; car le Buffalo Grill, comme le Forest Hill, le Mondial Moquette, la Criée, et autres franchises, sont la ceinture d’astéroïdes étouffantes de la plupart des villes moyennes en France ; elles ont passé un pacte diabolique avec les sculpteurs de rond-points pour enserrer l’urbanisme comme des méduses lentes, paresseuses, implacables. Mais tout cela a déjà été expliqué, théorisé, dénoncé, rien ne change et nous ne pouvons qu’assister à cet épuisant combat qui pousse les centres-villes historiques aux rues piétonnes, aux rideaux de fer baissés, à chasser l’automobiliste comme un pestiféré, lequel ne peut que se consoler où ? Au Buffalo Grill ou au Wok/Sushi/Indien/Tex-Mex/Buffet chinois à volonté. Passons donc à autre chose, passons à la contemplation béate d’une fin de journée caniculaire dans les vastes plaines sauvages du Val de Marne.

Passé ce moment d’observation un peu gênant – tapi dans l’ombre, appareil photo à la main, la photographie devient un sport dangereux, et si les deux compères là-bas me prenaient pour un voyeur ? Et d’ailleurs, ne suis-je pas effectivement, carrément, un voyeur ? N’auraient-ils pas raison de me courir après dans les rues sombres des Ardoines pour me donner une bonne leçon ? Passé ce moment d’observation, donc, une fois le saloon anachronique immortalisé sur le capteur, on file, on pédale et on ne s’arrête pas, l’air dégagé.

Pourquoi avancer vers des lieux moins éclairés, moins hospitaliers, quand il est 22h et que le pneu se dégonfle ? Car comme la scène de perspective fuyante en prise de vue subjective, caméra à l’épaule, le montre, nous sommes presque dans un jeu vidéo. Les obstacles défilent à droite, à gauche. Hors champ, à gauche, dix secondes avant : un gaillard descend de sa cabine de poids-lourd pour rejoindre un ami qui grille une saucisse sur le trottoir, sur un barbecue de fortune. Vingt secondes avant : sur la gauche, un immeuble de bureaux abandonné dressé dans la pénombre, toutes vitres cassées. A l’intérieur, autour, dans la cour et sur le trottoir, une animation fébrile : des squatteurs par dizaines, femmes, enfants, hommes, vieillards et adolescents, vont et viennent entre des caravanes et le bâtiment, discutent, écoutent des téléviseurs, se hèlent. La communauté isolée qui regarde, menaçante, le passant qui n’est pas d’ici : avec l’adrénaline qui pompe et distord la réalité, je me sens comme Martin Sheen qui arrive au bout de son voyage dans Apocalypse Now, dans la crique où le dévisagent les dizaines de paires d’yeux de la communauté folle du Colonel Kurtz…

Alors il faut avancer, et dépasser ce 35 tonnes long comme un paquebot, pour aller, comme dans un bon vieux jeu de Playstation, au niveau suivant. Car je sais malheureusement ce qui peut arriver à l’inconscient qui divague trop tard dans ces coins sombres. Cet ami du coin l’a trop souvent racontée, cette nuit d’enfer dans la Sénia, l’autre zone d’activité commerciale du Val de Marne qui entoure le marché de Rungis, nuit passée à fuir une bande de timbrés qui l’avait pourchassé sans répit, bombardé à coup de parpaings, jusqu’à se réfugier dans un resto routier à l’aurore…Bon, il se peut qu’avec un copain à lui, il ait commencé à les asticoter, mais enfin, on ne sait jamais où peut se loger la susceptibilité, et dans mon cas, je voulais juste faire joujou avec un objectif grand angle…

Niveau suivant, boss final : le terrain vague. La plénitude ! Le repos de l’œil ! (à suivre)

Donatien Frobert

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