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Hommage | Kevin Roche, homo-rictus (06-03-2019)

Son premier bâtiment ? Une porcherie de 1000 cochons ! Son fait d’armes, en France ? Challenger, le siège de Bouygues. Héritier de Saarinen, libre-penseur, amateur d’acier Corten (l’un des premiers!)... et Pritzker 82. Cet architecte que beaucoup aime aujourd’hui détester s’en est allé à 96 ans, le 1er mars 2019.

Pritzker | Etats-Unis

Ceux qui l’ont connu évoque «une personnalité simple», «une puissance intellectuelle»… «un homme plein d’humour». 

Certains se souviennent d’une photographie où il apparaît, rictus aux lèvres, devant la maquette de Challenger. En guise de siège social, l’architecte a proposé, à Bouygues, un Versailles tertiaire, une kitscherie post-moderne dont la grandiloquence est affirmée par la présence, sur deux improbables colonnes, des deux chevaux de Marly fidèlement reproduits.

L’édifice, en plan, est symétrique et joue des codes classiques, mais qui ne peut pas voir, à travers les yeux de Dieu, dans cette composition ordonnée, la petite grenouille épinglée, prête à être disséquée ? 

04()_S.jpg

Kevin Roche a eu en effet l’audace de vendre sur papier un néo-château aux allures de discret batracien. Il fallait vraisemblablement avoir une sérieuse dose de savoir-rire qu’un petit rictus pouvait parfois, au détour d’une réunion des plus sérieuses, trahir. 

Toujours premier ?

Irlandais d’origine, l’architecte a fait ses études à Dublin. Installé aux Etats-Unis, il n’a cependant jamais quitté son «brogue», à savoir son doux accent gaélique.

Il a su compléter sa formation en suivant l’enseignement de Mies van der Rohe. Il a ensuite très tôt rejoint le cabinet de Saarinen, à Détroit. Il y a travaillé au terminal de la TWA, à l’aéroport JFK de New York et a suivi d’autres projets prestigieux pour monter progressivement en grade. 

La mort prématurée de Saarinen en 1961 l’a conduit à poursuivre l’oeuvre du maître pour en achever les derniers projets. Il a par la suite fondé sa propre agence avec John Dinkeloo (1918-1981), cet autre «lieutenant» de l’agence Saarinen. 

A n’en point douter, le duo a capitalisé sur la fortune critique de son ancien patron pour mener ensemble des recherches sur formes et matériaux. Kevin Roche a pu, dans ces circonstances, développer une spécificité, un goût prononcé pour les architectures marquées.

Il devient, à cette époque, selon Mihir Zaveri qui lui dresse une longue nécrologie dans les colonnes du New York Times, un «sculpteur de formes modernes». «Lui et Dinkeloo avaient un grand intérêt pour la technologie du verre depuis leurs premières années passées aux côtés de Saarinen puis Roche, en regardant une paire de lunettes de soleil, a proposé de développer un verre réfléchissant qui pourrait être utilisé en architecture. L’un de leurs premiers grands projets a été les trois pyramides de verre du College Life Insurance Company livrées, à Indianapolis, en 1971», note le journaliste.

03(@JimmyBaikovicius)_B.jpgKevin Roche apparaît ainsi avoir été le père de ces façades miroirs qu’aujourd’hui tout le monde abhorre. Mais il a été le premier d'entre tous. Prime à l'innovation.

Il a aussi été l’un des premiers à mettre en œuvre du… Corten ! Du moins à très grande échelle. Ainsi en va-t-il du siège social John Deere à Molino. L’édifice a été si remarqué que Kevin Roche a usé de cet acier rouillé comme de la pâte à tartiner. 

02(@GunnarKlack)_S.jpgL’architecte, reconnu pour ses projets aux lignes inédites, s’est rapidement fait le spécialiste de l’architecture tertiaire. Il a, en conséquence, réalisé des tours, des barres, des campus… au kilomètre ! Il a été, de par le monde, publié pour être mieux copié. En France, son travail inspire aussi bien Andraut-Parat que Jean Willerval. 

Kevin Roche a aussi été l’auteur de projets portant sur la modernisation des plus prestigieux musées américains. En tête, le Metropolitan Museum of Art à New York. Les atriums géants qu’il y a développé annoncent le Grand Louvre que Pei concevra seulement quelques années plus tard.

En toute logique, son travail lui a valu, en 1982, – un an après le décès de son associé – rien moins que le Pritzker Prize ! Il en a été le quatrième récipiendaire. 

L’architecte est, malgré ce succès, resté fidèle à lui même. En 1988, fort de ce succès, il a pu passer les frontières et réaliser son premier projet à l’étranger : Challenger, le siège de Bouygues. Kevin Roche semble y avoir tenté une incursion ironique en Postmodernie de l’Ouest.

05().jpgL’homme de l’art a toujours paru se moquer vertement des styles. Il a pu aussi bien faire la mode que la détourner ou l’ignorer. Pour preuve, l’agrandissement du musée juif de New York qu’il a livré en 1993. L’extension de la Warburg Mansion est alors fidèle au style original, néogothique, de la construction initiale. Kevin Roche a en effet dessiné avecla plus grande précision des meneaux, des pinacles… tant et si bien que rien ne permet aujourd’hui de deviner l’ancien du nouveau.

Ce projet, comme bien d’autres, a dû lui permettre, très certainement, quelques délectables rictus. 

La critique s’est pourtant amusée à attaquer Kevin Roche, à l’accuser d’être l’auteur de projets répondant d’un «dandysme paramilitaire». Tous ses projets se sont vu affublés par la presse de sobriquets parfois méprisants. Paul Goldberger, critique au New Yorker, disait, par exemple, de l’Union Carbide Building qu’il s’agissait du «Vaisseau Galactica» que d’autres ont vu comme «l’exemple le plus extrême du nouveau paradigme de l’architecture tertiaire, seulement visible depuis le ciel».

Kevin Roche a, ce 1er mars, rejoint ce ciel si confortable qui lui permet enfin de voir son travail d'un autre oeil… une position qui lui permet, sourire aux lèvres, d’observer ses nefs interstellaires et autres grenouilles postmodernes…

Jean-Philippe Hugron

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