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Actualité | Stages non rémunérés en agence d'architecture : l'effet #metoo ? (03-04-2019)

Les réseaux sociaux s’enflamment depuis quelques jours en matière d’architecture. L’imposante rose des sables de Jean Nouvel n’est pas en cause, ni même les façades de la nouvelle samaritaine. Quelques anonymes se soulèvent pour dénoncer un phénomène : le stage en agence d’architecture ou le nouvel esclavagisme en col blanc.

France

#MakeArchitecturePaidAgain #PayMeToo #ArchiSlavery… les «hashtags» fleurissent pour dénoncer les pratiques d’agences célèbres à l'image de #MeToo pour exprimer les violences faites aux femmes.

De nombreux étudiants en architecture et de jeunes diplômés diffusent, avec ce nom de code, des lettres reçues après avoir fait acte de candidature en agence : «vous ne serez pas rémunéré», «vous travaillerez 7j/7»… «vous bénéficierez de notre renommée»...etc...etc…

Le scandale a récemment éclaté après qu’une annonce a été publiée par Junya Ishigami. Concepteur du prochain pavillon de la Serpentine Gallery à Londres, l’architecte japonais s’est fait l’auteur d’une offre de stage surprenante : travailler pour lui, sur ce projet, gratuitement, de 11h du matin à minuit, du lundi au samedi.

La controverse a très vite pris de l’ampleur tant et si bien que la Serpentine Gallery s’est d’ores et déjà exprimée dans la presse spécialisée britannique en réclamant à Junya Ishigami de payer tous les collaborateurs oeuvrant à la réalisation de cette structure éphémère.

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La même polémique avait déjà eu lieu, il y a six ans à peine, avec Sou Fujimoto au moment même où l’architecte s’était vu accordé, lui aussi, la conception du célèbre pavillon temporaire. Le maître d’oeuvre japonais s’était alors défendu et avait exprimé l’idée selon laquelle les stages non rémunérés sont, au Japon, une «belle opportunité». «Nous avons une longue tradition de stagiaires et d’étudiants qui oeuvrent généralement gratuitement», se prévalait alors son agence.

La pilule était très mal passée mais aujourd'hui elle semble plus indigeste encore ; dénonciations et commentaires font désormais florès sous les regards curieux et médusés d’internautes et autres instagrammers.

«J’ai été en contact avec plusieurs agences à Londres mais aussi en Espagne, en Italie et au Japon me proposant des stages non rémunérés en dépit de mes deux années d’expérience». C'est là le témoignage un jeune architecte anonyme, parmi d'autres, sur les réseaux sociaux.

Les réponses affluent, les messages de soutien se multiplient et nombreux réclament des comptes… mais aussi des noms ! Quelles sont ces agences en Espagne ? En Italie ? À Londres ?

Jusqu’à présent, seuls les architectes japonais avaient été largement incriminés. Depuis plusieurs semaines, d’autres bureaux les rejoignent dans un climat particulièrement délétère.

Parmi eux, Elemental. Alejandro Aravena, son fondateur, a affirmé le 27 mars dernier sur le site d'information anglophone Dezeen vouloir mettre fin, dans son agence, aux stages non rémunérés.

L’architecte chilien, pour expliquer ses pratiques passées – jugées pour beaucoup scandaleuses – assure avoir toujours «suggéré aux candidats de postuler à des bourses dans leur pays d'origine». Il voit dans cette façon de faire «un échange équitable de temps et d’expérience».

«Dans ces conditions, Elemental a accueilli plus de 150 stagiaires», souligne l’agence santiagoise en précisant toutefois qu’il n’y en avait jamais plus de cinq en même temps.

En France, les stages sont généralement rémunérés... mais mal. Légalement, ils sont d’une durée de six mois maximum pour un total de 924 heures. Les entreprises de moins de vingt salariés peuvent accueillir trois stagiaires maximum au même moment (ou cinq pour les périodes de formation en milieu professionnel). Dans un organisme d'accueil d'au moins vingt salariés, le nombre de stagiaires ne peut pas dépasser 15 % de l'effectif. Enfin un employeur doit respecter un délai entre deux stages : 1/3 de la durée du stage précédent. Par exemple, après un stage de six mois, il est tenu d'attendre deux mois avant d'accueillir un nouveau stagiaire sur le même poste.

Bien des agences se font aujourd’hui une fierté de ne pas employer de stagiaires. D’autres manipulent aisément les règles les plus difficilement contrôlables.

Ceci étant écrit, l’image du stagiaire corvéable à souhait fait aussi oublier celle du «maître de stage». Le calcul n’est d’ailleurs jamais très bon pour une entreprise car former un stagiaire aux pratiques d’une agence et lui inculquer quelques réflexes professionnels réclament du temps. Dans ces circonstances, bien des agences font effectivement le choix de ne plus prendre de stagiaire tant la mission devient chronophage.

Les stages présentent donc leurs limites tant pour les employés que les employeurs et la controverse des stages non rémunérés réveille un autre débat que celui brandi, ici et là, sur le droit du travail.

En effet, derrière cette controverse, certains ciblent l’enseignement ou, plus avant, le fonctionnement des écoles. Beaucoup regrettent aujourd’hui l’absence de praticiens dans les classes et les amphithéâtres. Autrement dit, ils dénoncent volontiers la séparation brutale entre théorie et pratique. D’autres pourraient, dans ces circonstances, se lamenter sur les distances physiques mais aussi morales et intellectuelles entre école et agence que l'HMONP tente, en France, de réduire tant bien que mal depuis plus de dix ans.

Cette polémique des stages rappellent volontiers – pour le faire regretter? – le fonctionnement des écoles en atelier où l’atelier, aux mains d’un maître praticien, n’était autre qu’une succursale d’agence.

Mais voilà qui finit aussi par interroger sur l’étrange imbrication de la sphère publique et de l’entreprise privée. Quid de ces bourses qu’appellent de ses vœux Alejandro Aravena ? L’argent public doit-il servir à payer la main d’oeuvre d’une agence d’architecture ? La question vaut aussi pour l’école : un atelier doit-il servir la production d’une agence au nom de la pédagogie ?

Autant de questions qui restent en suspens et qui démontrent combien les stages non rémunérés sont une opportunité… mais une opportunité de s'indigner pour mieux s’interroger !

Jean-Philippe Hugron

Réactions

Otto Desk | Archi | Paris | 08-04-2019 à 15:11:00

L'architecture est le seul métier où l'on se fait des grands sourires entre "confrères" avec une dague dans le dos. C'est aussi le seul métier à avoir tout accepté : honoraires au rabais, conception-réalisation, BIM( bling bling les gros soussous dans la popoche pour les fournisseurs de logiciels), permis de construire à répétition non rémunérés, Réinventer Pétaouche, marchés négociés avec planches intentions et j'en passe.... alors les stagiaires pense-vous! Il faut leur apprendre à ne pas être payés! Bien sûr ceux qui ne paient pas sont les plus célèbres : les winners donc! Les 30.000 autres qui s'entretuent entre eux et s'évertuent à payer des salaires normaux avec des honos arrachés au rabais ont bien du mal et, pour beaucoup semble-t-il on bien l'intention d'en finir avec ce métier qui ne veut plus rien dire. Mais que font-ils ces winners de l'archi toute la journée? Conférences où ils exposent leurs projets" innovants" et super durables, débats, salons et autres interviews. Alors ce stagiaire qui vient d'arriver à quoi bon s'en préoccuper. Les réseaux sociaux aussi repoussants soient-ils ont au moins cette vertu : revéler ce que tout le monde pense tout bas. Alors allez-y lâchez-vous avec ma bénédiction en espérant que çà change (mais c'est foutu je pense, soyez solidaires et on combattra avec vous. J'ai toujours rêvé d'un métier qui s'améliorerait au fil de temps. C'est l'inverse qui est arrivé.

Otto Desk | Archi | Paris | 08-04-2019 à 10:04:00

Il faudra bien que çà explose un jour ou l'autre. Soit çà se traduira par la disparition du métier soit, espérons le (mais faut-il encore espérer quelque chose), par une remise en cause totale...il faut y croire. L'architecte est le seul métier qui accepte tout : ne pas être rémunéré (réinventer Pétaouche, esquisses gratuites, marché négociés avec "planches intentions", permis de construire provisoires...) de baisser ses honoraires, de produire de plus en plus réponses à des tableaux Exel (de l'AMO, du MOA, de l'assistant ceci ou cela)...Alors pensez-vous un stagiaire! Il faut qu'il apprenne dès le début! Il suffit de regarder les annonces d'emploi de certaines agences : cherche stagiaire pour suivi chantier, DCE et maquette 3d! On croit rêver! Et le le boss que fait-il,hein? Conférences, voyages à l'étranger, débats, salons et autres biennales (çà c'est dans les grandes agences, chez les winners, ceux qui "innovent") . Chez les 30000 restants c'est autre chose, on paye les salaires on se démène pour essayer de travailler et on embauche des stagiaires pour les former et puis ils s'en vont chez les winners...Nous sommes le seul métier à nous serrer la main avec une arme dans le dos entre "confrères", donc un stagiaire quel intérêt? Alors oui, soyons payés plus justement, arrêtons d'accepter tout et n'importe quoi et le système se régulera de lui-même et surtout soyons solidaires...mais là j'ai l'impression que c'est foutu pour longtemps.

jfc | architecte | Occitanie | 04-04-2019 à 19:03:00

Depuis quelques années, je me rends bien compte que je suis devenu un vieux c... Tous ces scandales que l'on sort régulièrement : honoraires au ras des pâquerettes, esquisses gratuites, faux concours d'idée, concours pipés, stagiaires non rémunérés, sonnent dans ma tête depuis 35 ans que j'exerce mon métier, que j'ai cessé de trouver beau pour toutes ces frustrations accumulées. Déjà dans les années 80, les collègues qui se vantaient auprès de nous, pauvres bouseux, d'avoir trouver une place à Paname chez un grand archi (dont j'avouerai le nom sous pression), la perdait dès qu'ils réclamaient un petit salaire. Le mandarinat existait déjà chez Corbu, plus récemment chez Zaha Hadid, entourés de grouillots affairés et non rémunérés, paix à leur âme! Nous exerçons le seul métier qui accepte de travailler sans rémunération : PC offerts aux promoteurs en attendant son acceptation, modifs incessantes suite aux avis des différents services... Alors reconquérir en moins d'un an, quel optimisme! Mais je suis partant pour un dernier combat. Votre dévoué samouraï!

messire | 04-04-2019 à 09:08:00

Ahh on lève un demi secret qui n'étonnera personne...A la sortie de l'école d'archi il y a 20 ans, il y avait globalement deux catégories: ceux qui cherchaient du travail normal dans des agences normales, et ceux qui étaient prêts a tout* ( *c'est un mot faible..)pour avoir le privilège d'indiquer ensuite sur leur CV: AJN, Fuksas, Zaha, foster et puis ensuite la vague des agences japonaises, RCR et autres exotiques...L'idée du tremplin ( pavillon de l'arsenal, naja!) justifiant l'exploitation, les 80 heures par semaines pas payées. J'avais postulé dans une agence devenue Pritzker ensuite: on m'avait répondu que comme je demandais une indemnité, voir un salaire et qu'il y avait des étudiants ou jeunes archis japonais qui sonnaient à la porte pour bosser gratuitement, ma candidature ne pourrait aboutir.
Il y a eu un site base de donnée il y a 5-6 ans qui recensait les agences et montrant celles avec des politiques RH désastreuses sous prétexte de célébrité...dommage le site a fermé on pouvait y lire des commentaires édifiants sur les psychopates et les esclavagistes modernes..

Je ne suis pas certain que la meilleure rémunération des projets entrainerait de fait une baisse de l'exploitation par certaines agences..Comme pour les esquisses gratuites, il y aura toujours des gens prêts a bosser gratuitement ou brader leur service malheureusement. L'ordre ne fait pas son boulot en ne sanctionnant pas ou peu le dumping financier qui tire tout le monde vers le bas et le discrédit comme dit plus haut..
L'exemple des concours pour le grand paris en fut le dernier exemple visible...le nombre de mangeurs de soupe et les milliers d'heures englouties pour rien effrayant

Mimitoutseul | Architecte à titre libéral | Pays de la Loire | 04-04-2019 à 07:55:00

Eh bien, Jean-Philippe, justement, et au risque d'être hors-sujet, je m'interroge sur des pratiques qui se sont sournoisement et dangereusement développées au grand dam des "petits" architectes du quotidien, ceux qui font le gros de nos 30.000 professionnels exerçant en France à titre libéral ou en société. Je veux parler de la "technique" apparemment bien établie depuis des lustres de l'emploi dans les agences ou cabinets d'architectes, sans bourse déliée, d'étudiants d'écoles des beaux-arts puis UPA ou écoles d'architecture, qu'il était plus facile de traiter d'arpètes et de gratteurs que de dessinateurs-projeteurs. Et, tout aussi grave, sinon plus, car bien compris et banalisé dans le public, impactant notre métier et notre rôle dans la société, c'est le recours gratuit, par des "donneurs d'ordre" et autres porteurs de projet, à des mises en concurrence sur esquisses avec estimation du montant des travaux ! Un exemple que j'ai rencontré sans y participer, aux Sables d'Olonne, 5 à 6 architectes acceptant de fournir gracieusement des plans d'esquisse et chiffrage d'un projet de rénovation d'une vieille maison de quartier, en même temps que leur offre de service. Avilissement, discrédit jeté sur toute la profession ! Quant on pense que même l'Ordre, contrairement à notre code des devoirs (obligation d'une convention avant tout engagement...), fait appel aux volontaires pour traduire sur calque les intentions des visiteurs dans le cadre d'un grand salon d'exposition parisien, il y a de quoi être révolté ! Tout travail mérite salaire, et si nous donnons en particulier le meilleur de nous même lors de notre recherche d'esquisses et du parti architectural, ce n'est pas pour vilipender dans le même temps ce travail hautement intellectuel qui reste le cœur de notre métier...
• Au contraire, je pense et milite pour que les archis se reprennent et fassent acte de bravoure. Sur tout le territoire, en moins d'un an, il est à notre portée de conquérir enfin notre notoriété aux yeux du grand public. Notre métier d'architecte de terrain, s'adressant notamment au particulier, est minimisé, déprécié voire avili par des ennemis redoutables mais impunis, depuis les années 70, qu'il est temps de contrer collectivement par quelques campagnes d'information retentissantes. Donnons du sens, insistons publiquement sur notre rôle. Je compte bientôt prendre une part active à ce combat. Votre serviteur, Michel BONNEAU.

Z | Architecte Chef d’Entreprise | IdF | 04-04-2019 à 06:25:00

Une seule réponse à tout cela : la juste rémunération de la maîtrise d’oeuvre, transparente et calculée au temps passé sur la base d’un taux horaire spécifique pour chaque catégorie de salarié, et servant de base aux négociations entre maîtres d’ouvrages et d’oeuvre.
La concurrence sera ainsi objective et il ne sera pas absurde de moins payer une entreprise d’architecture moins expérimentée, moins qualifiée ou moins connue et offrant (peut-être) moins de garanties au maître d’ouvrage.
Parallèlement, les salariés pourront donner le meilleur d’eux-mêmes et, mieux fidélisés, ils constitueronst peu à peu une mémoire d’entreprise qui fait trop défaut aux architectes français qui perdent peu à peu mais de façon inéluctable des parts de marché face aux architectes étrangers qui viennent s’installer en France pour y appliquer des pratiques aussi peu confraternelles que terriblement concurrentielles...
En tout état de cause, il faut que les architectes français comprennent qu’apprendre à parler d’argent est le prix de leur liberté intellectuelle !

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