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Compte-rendu | Benjamin Mouton : 'le patrimoine n'est pas la partie morte de l'architecture' (17-04-2019)

Benjamin Mouton, architecte en chef des monuments historiques, ex-architecte en chef de Notre-Dame de Paris, livrait le 14 mars dernier à l’Académie d’Architecture à l’occasion de la parution de son livre Sens et renaissances du patrimoine architectural aux éditions Les Cendres*, réflexions et recommandations pour «rompre quelques barrières dogmatiques».

Notre-Dame de Paris | Académie d'Architecture | France

Quarante années d’exercice mais aussi de cours donnés à l’École de Chaillot, de conférences en France et à l’étranger, d’engagements et de combats font de Benjamin Mouton un homme d’expériences.

«Je n’enseigne point, je raconte», dit-il en citant Montaigne. Face à un public nombreux réuni à l’Académie d’Architecture, l’homme de l’art aime à distiller ses idées, retranché derrières les plus beaux aphorismes.

02().jpg«Je souhaite avant tout revenir à des idées simples», résume-t-il. Il en appelle à une «clarifications dans le champ des doctrines» mais aussi à une «écriture architecturale lisible et pacifiée».

L’architecte s’inscrit cependant «loin de toutes velléités rétrogrades». «Les barbares et les esclaves détestent les sciences, et détruisent les monuments des arts ; les hommes libres les aiment et les conservent», affirme-t-il en reprenant les paroles de l’abbé Grégoire.

Benjamin Mouton ne peut alors s’empêcher, pour mieux étayer ses positions, un bref retour historique. Il évoque, tour à tour, les notions de «conservation» et de «réemploi» en usage au Moyen-Age ou encore «les collections érudites d’antiquaires et d’amateurs qui plus que dans la préservation étaient dans la compilation».

Il réveille aussi le souvenir de la Révolution française où «le vandalisme a été un générateur génial pour faire naître le patrimoine dans la conscience des hommes».

Le Romantisme a, par la suite, très tôt détourné le regard vers les formes passées et Benjamin Mouton ne peut alors que citer Victor Hugo et Notre-Dame de Paris, ce livre aux allures de «manifeste patrimonial»

L’ACMH cite : «l’architecture est le grand livre de l'humanité, l'expression principale de l'homme à ses divers états de développement, soit comme force, soit comme intelligence». Riche de cette phrase, il évoque une période capable d’ «exhaler la fierté et la grandeur des héritiers».

«Le mouvement romantique développe également une sensibilité ethnologique pour le patrimoine vernaculaire», rappelle l'architecte. Et à cette même époque, le poste d'inspecteur général des monuments historiques est créé par François Guizot, alors ministre de l'Intérieur. Ce moment marque «la formation d’un grand corps professionnel».

04()_S.jpgViollet-le-Duc apparaît, dans ces circonstances, «un prodige d’analyse». Benjamin Mouton le convoque allègrement dans son exposé jusqu’à peut-être s’identifier au célèbre architecte, du moins dans un extrait qu’il mentionne :

«Je laisse tomber sur ces pierres muettes un regard d’amour. Je tourne autour d’elles avec plus de précautions, plus de soins, je cherche leurs maladies, leurs souffrances, nous nous comprenons mieux enfin, car bien peu nous comprennent, bien peu savent ce que nous pouvons dire… il y a un charme indéfinissable dans cette sympathie, charme d’autant plus vif qu’il est méconnu, qu’il est secret, intime, muet. »

05()_S.jpgLes Trente Glorieuses marquent, aux yeux de Benjamin Mouton, une rupture sans précédent dans cette évolution. «La société s'est transformée. Elle s'est trouvée marquée par la normalisation et la banalisation d’une part, et les déséquilibres physiques, écologiques et sociaux, d’autre part.»

Il dénonce volontiers une «absurdité profonde» et pour y répondre, Lévi-Strauss, Françoise Choay et Edgar Morin sont vaillamment mobilisés au détour de ses propos.
L’architecte désire ainsi «préserver la diversité des cultures» et «rompre avec la destruction des particularismes». Il invite à «produire des milieux humains», à «conserver les savoirs du passé» et à «continuer à nous émouvoir des grandes cultures et des grands penseurs».

«Aucune table rase ne doit être possible, assure-t-il. Aucun lieu poubelle ne doit exister, c’est le sens même du patrimoineIl nous faut donc reprendre un chemin, un fil rouge brisé dès lors que nous avons pensé être plus intelligents.»

Il y a, selon ses mots, un «besoin de patrimoine» qui s’exprime aujourd’hui. Cette nécessité n’est pas alimentée par «un moteur nostalgique et réactionnaire» mais par la «sagesse et l’espoir».

Benjamin Mouton ne s’inscrit, par conséquent, jamais en faux contre la création contemporaine tant que les «éléments de modernité» répondent de la «subtilité» et de «l’harmonie» face à «l’innocence du patrimoine».

Il rêve cependant que le mépris à l’égard des expressions passées cesse. Il fustige d’abord «les assurances qui ne connaissent que les DTU et non les règles de l’art» puis raille les a-priori et les lieux communs : «Il faut arrêter de dire que le patrimoine est pour les mauvais !»

A cette occasion, il salue aussi les métiers d’art. «Les artisans et les ouvriers sont les interprètes du projet», dit-il, et aux architectes qui témoignent d’une mauvaise volonté à l’égard du passé, il affirme, sur les traces de Salmá Samar Damlūji que «travailler le patrimoine est comme travailler une architecture nouvelle».

«L’opposition entre avenir et passé est absurde. Le patrimoine n’est pas la partie morte de l’architecture. C’est son sourire», affirme-t-il.

Après avoir décliné toutes les possibilités – de la restauration à la conservation, du renforcement à la dérestauration («cet élément moderne de la préservation») – il enjoint ses confrères à céder au «regard patient, clef de compréhension de toute chose».

Pour conclure, il ne peut que déclamer une ultime citation. Celle-ci est signée d’Octavio Paz : «pour être moderne aujourd’hui, il faut se réconcilier avec ses traditions.» A méditer.

Jean-Philippe Hugron

*Sens et renaissances du patrimoine architectural, Benjamin Mouton ; 416 p. ; 220 × 280 mm ; 800 ill. ; coédition Cité de l’architecture & du patrimoine – Éditions des Cendres ; 42 euros
http://lescendres.com/livre/sens-et-renaissances-du-patrimoine-architectural

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