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Texte | Eugène Viollet-le-Duc face à la suite des mutilations (17-04-2019)

«Ce ne sont plus tant les intempéries des saisons qui détruisent une si belle œuvre que la main des hommes.»  C'est en ces mots qu'Eugène Viollet-le-Duc et Jean-Baptiste Antoine Lassus évoquaient, dans leur rapport intitulé 'Notre-Dame de Paris', les transformations et mutilations du célèbre lieu de culte. Le Courrier de l’Architecte vous livre un extrait de ce texte adressé à M. le Ministre de la Justice et des Cultes, le 31 janvier 1843.

Notre-Dame de Paris | France

« Trois siècles avaient travaillé à l’achèvement de cette reine des cathédrales de France, trois siècles avaient jeté dans ce grand monument tout ce qu’ils avaient pu réunir de plus riche ; tout leur art, toute leur science. Trois siècles enfin étaient parvenus à parfaire l’œuvre commencée par le pieux évêque Maurice de Sully. Le monument était complet. Pourquoi ne pas l’avoir conservé ainsi ? À partir du XIIIe siècle ce n’est plus, pour l’église Notre-Dame, qu’une suite de mutilations, de changemens sous prétexte d’embellissemens. De cette époque, ce ne sont plus tant les intempéries des saisons qui détruisent une si belle œuvre que la main des hommes.

Lorsqu’on énumère cette suite de destructions, on ne comprend pas comment il reste encore de si beaux vestiges de l’ancien édifice. Nous allons passer rapidement sur tous ces actes de vandalisme que notre époque veut enfin réparer.

En 1507, le parlement ordonna que la rue qui conduit du pont Notre-Dame au Petit-Pont, serait remblayée jusqu’à dix pieds de hauteur, attendu qu’il fallait trop descendre pour arriver à Notre-Dame, et trop monter pour y entrer. Ainsi furent enterrées les 13 marches qui précédaient les portes de la façade occidentale. Peu après, le sol du parvis finit par atteindre celui de l’église, et même par le dépasser. En 1699, l’exécution par Louis XIV du vœu de Louis XIII, fit détruire les bas-reliefs du rond-point, l’ancien maître-autel, les stalles en boiseries du XIVe siècle, le dais de la châsse Saint-Marcel et l’autel des ardens. Cette charmante décoration, dont quelques rares dessins, tapisseries et gravures nous ont laissé l’aspect, fut remplacée par la lourde architecture qui nous cache les belles colonnes du chœur. En 1725, le cardinal de Noailles fit refaire intérieurement la rose, une partie du pignon et les clochetons du côté du midi, en modifiant tous les profils et ornemens.

Ce prélat, plein d’un zèle fatal au monument, fit abattre les saillies et gargouilles qui ornaient les contreforts, et qui servaient à jeter les eaux pluviales ; il les fit remplacer par des tuyaux en plomb.

L’ancien jubé, dont l’ensemble est indiqué dans une gravure de Viator et quelques fragments dans un dessin curieux, fut détruit par le cardinal de Noailles, qui le fit remplacer par une lourde décoration dont la révolution de 1789 a fait justice. C’est à cette époque que l’église fut badigeonnée pour la première fois ! Cet archevêque de Paris, nous devons lui rendre cette justice, ne borna pas ses soins à embellir, suivant le goût de son époque, l’église de Notre-Dame. En 1726, il fit refaire toute la couverture en plomb, quelques parties de la grande charpente plusieurs arcs-boutans, les galeries, terrasses, et reconstruire la grande voûte de la croisée qui menaçait ruine.

En 1741, les vitraux peints des fenêtres de la nef, qui représentaient des évêques et personnages de l’ancien testament, furent détruits. En 1753, on enleva également ceux du sanctuaire qui représentaient le Christ entre la Vierge et saint Jean-Baptiste.

Le chapitre de Notre-Dame fit briser ces verrières, dont le père Dubreul parle comme d’une merveille ; ce fut un certain Le Viel, maître-vitrier, fort versé dans la théorie de la peinture sur verre, auteur d’un Traité pratique et historique sur cet art, qui fut chargé de remplacer cette magnifique décoration par des verres blancs, entourés de bordures fleurdelisées. Nous ne savons si le sieur Le Viel comprenait ainsi la partie pratique et historique de son art ; mais ce qu’il y a de curieux, c’est que ce malheureux ouvrier fut tellement satisfait de son œuvre de destruction, qu’il peignit sur l’une des verrières une longue inscription latine, dans laquelle il dit pompeusement que les vitraux ont été refaits en verres blancs de France, et les bordures en verres bleus de Bohême ; il termine ainsi : « Le tout fait et peint par Pierre et Jean Le Viel frères, maîtres-vitriers à Paris. »

Nous ne comprenons pas ce que le mot peint peut avoir à faire ici. Cet acte de barbarie fut malheureusement répété bien des fois, à cette époque, dans nos cathédrales. Les chapitres voulurent trouver leurs églises trop sombres ; à Chartres, à Paris, à Reims, et dans cent autres édifices, les verres blancs remplacèrent les verrières peintes, et le badigeonnage acheva d’enlever à nos temples leur mystérieuse obscurité. Mais, à Notre-Dame, on ne se contenta pas de briser les vitraux ; les meneaux des grandes croisées furent encore recoupés, retaillés de la façon la plus déplorable, sans doute pour donner plus d’éclat et de développement aux nouveaux vitraux peints des sieurs Leviel.

Ce fut cependant peu de temps après cette dernière destruction que fut enlevé le curieux vitrail du xive siècle, placé dans la chapelle d’Harcourt.
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Nous voici arrivés à l’une des mutilations les plus importantes de l’église Notre-Dame ; nous voulons parler de celle qu’a subie la porte principale du portail actuel. Ce fut le 1er juillet 1771 que Soufflot posa la première pierre de la nouvelle construction, chose monstrueuse qui coûta la destruction de la figure du Christ, posée sur le trumeau du milieu, et d’une partie du beau bas-relief représentant le Jugement dernier. Cet architecte avait déjà marqué son passage à Notre-Dame, en 1756, par la construction de la nouvelle sacristie, qui vient si lourdement s’accoler aux chapelles méridionales de la cathédrale. C’est vers la même époque, en 1766, que fut construite la grande cave pratiquée sous la nef depuis les piliers de la tour jusqu’à ceux du transcept. En 1772, le chapitre fait restaurer à ses frais plusieurs des figures qui décorent les voussures de la porte de la Vierge, sur la façade occidentale. A partir de cette époque, les destructions deviennent si fréquentes jusqu’à nos jours, que nous avons peiné à les classer.

Le dallage du chœur est remplacé de 1769 à 1775, ainsi que celui de la nef et des bas-côtés. En faisant cette opération, on élève le sol de l’église, et les bases des colonnes sont plaquées en marbre de Languedoc. Déjà, en 1699, en fondant le maître-autel, on avait constaté l’existence de deux dallages superposés, dont l’un était composé de petits carreaux octogones en marbre blanc ; ainsi, le sol actuel de l’église doit être beaucoup plus élevé que l’ancien. C’est en 1771 que fut posée la grille qui se voyait devant le portail occidental.

En 1773, l’architecte Boulland supprime toute la décoration du mur des chapelles de la nef, du côté méridional, et la remplace par un mur lisse surmonté d’un cheneau.

En 1780, on badigeonne de nouveau toute l’église, et la statue colossale de saint Christophe, placée devant le premier pilier à droite en entrant, est enlevée et détruite.

En 1782, le chapitre fait remplacer le petit pavé de grès qui formait le sol de la galerie de la Vierge par un dallage en liais ; puis les arcs-boutans du chœur, du côté du midi, sont engagés dans une lourde maçonnerie qui, faite dans le but de les consolider, les entraîne vers une ruine certaine.

En 1787, la façade occidentale est livrée à un sieur Parvy, architecte, qui imagina un moyen de restauration fort simple : il prit le parti de couper toutes les saillies, gargouilles, moulures, colonnes mêmes, chapiteaux, enfin, tout ce qui pouvait présenter quelques difficultés à réparer. Cet architecte parvint encore à enlever à la grande galerie à jour toute son élégance, en bouchant les trèfles de son arcature avec de mauvaises dalles. Ce fut lui qui fit couper à vif tous les ornemens et moulures qui décoraient la grande rose de cette façade ; qui reconstruisit, en la dénaturant, l’une des galeries de la cour des réservoirs, et qui, par une raison impossible à deviner, transforma toute l’arcature de la grande galerie, du côté de cette cour, en un parement lisse.

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Ces dévastations n’étaient que le prélude de celles que la révolution de 1789 devait faire subir à Notre-Dame de Paris.

Des câbles, attachés aux statues de rois qui décoraient la galerie occidentale, les arrachèrent de leurs niches séculaires. Les saints, les apôtres des façades, furent jetés sur la place. Un grand nombre de ces débris resta long-temps après la révolution amoncelé le long des chapelles du nord. Les statues du portail méridional furent ensevelies pour servir de bornes rue de la Santé. L’un de nous en constata l’existence en décembre 1839, et les fit transporter, aux frais de la ville, au Palais des Thermes.

Les sépultures et monumens votifs intérieurs furent brisés et enlevés. Quelques-uns de ces fragmens, déposés au musée des Petits-Augustins, furent, depuis, transportés à Saint-Denis et à Versailles. Il serait peut-être à désirer que ces objets fussent rendus à la cathédrale dépouillée ; dans tous les cas, nous en donnons ici une note exacte

Tout le sol du chœur était pavé de tombes de cuivre très remarquables ; elles furent détruites et fondues, ainsi que la curieuse statue équestre de Philippe-le-Bel. Les cercueils en plomb servirent à faire des balles ; enfin, le trésor, dont il ne reste que quelques morceaux, fut jeté dans le creuset de la Monnaie ou dispersé.

Retracer toutes ces dévastations est une chose impossible ; et, d’ailleurs, qui ne se les rappelle ou n’a entendu les raconter cent fois ? »

Eugène Viollet-le-Duc et Jean-Baptiste Antoine Lassus

Réactions

krok | architecte | ile de france | 13-05-2019 à 12:08:00

et pourtant elle résiste encore, défiant le feu ,elle continue à élever l'ame , elle est le contrepoint si nécessaire à un urbanisme devenu "matérialiste ", qui ne propose plus rien à l'esprit de l'homme ,surtout quand on sait que Gaudin a été critiqué pour son lyrisme au stade Charlety , alors il n'y aura plus rien qui parlera ? dans cette note de Violet le Duc il parle de 13 marches à la façade occidentale, je trouve qu'elles manquent beaucoup,

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