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Tribune | 'Drôle de Dame' par Jean Bocabeille (02-05-2019)

Et si la question posée par Notre-Dame n’était pas celle de la forme mais celle de la manière ou encore du processus ? Jean Bocabeille, architecte, gérant de BFV Architectes, livre dans cette tribune, son émoi quant à la précipitation mais aussi ses interrogations quant à la conception d’un projet. Un texte pour «poursuivre la véritable histoire de ce monument».

Notre-Dame de Paris | France

Le 15 avril au soir, Notre-Dame brûle ! Pile au moment où Emmanuel Macron devait faire son grand oral et nous livrer ses conclusions du grand débat… Fantastique diversion. Sans crier au complot nécessairement, force est de constater : Deus ex machina !

Les images sublimes du clocher en flamme s’impriment dans les pupilles et se gravent dans les mémoires. Le pays est en émoi, le peuple se rassemble au pied de la cathédrale qui offre aux yeux du monde entier un magnifique spectacle télévisuel… Sublime, forcément sublime ! Un beau moment de communion nationale s’ensuit naturellement, donnant à notre gouvernement une belle bouffée d’air frais dans une période agitée de contestation sociale, mêlant gilets jaunes, black blocs, badauds et révoltés de tous poils.

Face à une telle émotion, le réflexe du gouvernement est de lancer un concours international d’architecte pour reconstruire la flèche et la charpente parties en fumée. Le réflexe des journalistes « grand public » est de lancer le débat sur la reconstruction à l’identique ou pas… Évidemment, dès qu’on touche au patrimoine, on touche au « pas touche » !

La réaction de nos grands capitaines d’industries du luxe est de se précipiter pour offrir des centaines de millions à qui mieux mieux, dans une démarche charitable. Doivent-ils racheter leurs âmes ? La journée du 16 avril a permis de récolter la somme indécente d’un milliard d’euros. LVMH, Pinault, L’Oréal et autres se sont lancés dans une surenchère obscène pour offrir des centaines de millions en renonçant à la défiscalisation potentielle… Preuve supplémentaire du peu d’impact sur ces sociétés florissantes de ces sommes ahurissantes qu’elles s’ingénient à longueur de temps de soustraire à l’impôt… en toute légalité, bien sûr ! Le réflexe des architectes a été de se précipiter de livrer leur version de la future nef et d’une flèche ô combien aiguë et sublimement aérienne… preuve ultime de leur incomparable talent.

Franchement, tout cela est absolument consternant !

Il y aurait beaucoup à dire sur le contraste entre la façon dont nos élites gèrent une manifestation citoyenne qui s’étale sur six mois déjà en 23 actes et un événement ponctuel, aussi émotionnellement dramatique soit-il, mais là n’est pas vraiment mon sujet. Je me contenterai de rapporter le bon mot de mon ami architecte Augustin Cornet : « Un milliard pour Notre Dame, zéro pour les Misérables ! » Il dit tout.

Non, ce qui me révolte absolument, c’est qu’on puisse penser que la reconstruction de Notre Dame passe par l’intervention d’un architecte, aussi talentueux soit-il et par le financement d’institutions privées, aussi riches soient-elles. Est-ce que Notre-Dame doit devenir une énième icône d’une société marchande copiant un modèle américain, qui se manifeste aujourd’hui à travers des opérations siglées en surfant sur le star-système, en pratiquant la fameuse combinaison du naming et du celebrity marketing ? Peut-on réellement imaginer une cathédrale de Notre-Dame LVMH, signée Ishigami ?

Il y aurait fort à parier, cependant, que la guerre entre les traditionnalistes et les modernes fasse rage pendant les semaines ou mois qui précéderont la découverte des premières esquisses des architectes « internationaux » qui auront le privilège d’apporter leur pierre à l’édifice. La polémique et le vacarme qu’elle déclencherait, pourrait bien couvrir la seule et réelle question que pose la construction d’un édifice, entamée en 1160, en lieu et place d’un temple païen, puis d’un premier édifice chrétien déjà, la cathédrale Saint-Etienne. Construction qui s’est poursuivie sur une période d’environ 700 ans jusqu’à l’édification de la fameuse flèche par Viollet-Le-Duc en 1860. Flèche plusieurs fois disparue, plusieurs fois reconstruite… Mais, alors quelle serait l’originale ? Viollet-Le-Duc disait lui-même : « Restaurer un édifice, ce n’est pas l’entretenir, le réparer ou le refaire, c’est le rétablir dans un état complet qui peut n’avoir jamais existé à un moment donné. » 

Quelques maitres d’œuvres ou architectes se sont donc succédés pour ériger cette formidable œuvre architecturale, plus sûrement des centaines ou des milliers d’artisans, de compagnons, d’ouvriers y ont consacré leur vie. Mais la plupart des noms qui ont participé à sa construction ont été effacés, oubliés, dévorés par le temps. Les constructions qui se sont succédées sur ce site, vraisemblablement choisi par les anciens pour des raisons géo-biologiques, se sont toutes érigées à partir des matériaux présents, soit localement dans un périmètre proche, soit dans une logique de réemploi en utilisant les vestiges même des ouvrages précédents.

La cathédrale de Notre-Dame présente l’immense paradoxe d’être une œuvre architecturale sans architecte. Faut-il alors, absolument, y associer un architecte ?

Et si un nom devait y être associé, c’est celui de Victor Hugo qui, à travers le succès de son roman, a certainement participé à la prise de conscience de sa valeur architecturale et patrimoniale à une époque où, sous l’Empire de Napoléon, il était question de la démolir. Victor Hugo écrit en 1831 : « Les grands édifices, comme les grandes montagnes, sont l'ouvrage des siècles ». Dont acte !

Donc, la véritable fidélité à ce qui constitue l’identité, et en fait d’ailleurs sa beauté à mon sens, serait de ne pas envisager une « reconstruction » avec une pensée univoque d’un architecte, mais de poursuivre son œuvre de construction, comme une nouvelle étape. La Cathédrale de Notre-Dame, comme entité symbolique faisant corps avec l’identité française appartient à tous. Notre-Dame est un projet processus, endogène, profondément citoyen qui s’engage dans la durée.

Alors, une idée ?

Poursuivre la véritable histoire de ce monument. Envisager une nouvelle étape de son édification avec un collectif mêlant toutes sortes de compétences : architectes, ingénieurs, artistes, paysagistes, artisans et autres bonnes volontés. En se donnant comme conditions qu’ils aient tous moins de 35 ans, qu’ils utilisent des matériaux locaux issus de la filière du réemploi et que le budget soit fixé à 100 millions d’euros, somme amplement suffisante pour construire une charpente et un toit ! Un budget élargi permettrait sans doute de repenser le site tout entier, du parvis au Mémorial des Martyrs de la Déportation pour enfin donner une dimension urbaine contemporaine plus attractive et valorisante pour la Cathédrale.

Un collectif d’anonymes en résidence qui travaillerait sur le site de Notre-Dame, en prenant le temps de réfléchir, de consulter, de raconter, de mettre en place une stratégie de projet, sans a priori, sans images préconçues. Un processus endogène, participatif et rassembleur qui laisserait un projet émerger avec le temps et qui permettrait de recréer un lien avec tous les Parisiens, tous les Français… afin que chacun ait la possibilité d’apporter sa pierre à l’édifice !

Alors, Madame Hidalgo, parce que vous serez probablement consultée et que votre avis peut (doit) compter… Chiche ?

Fixer la date de l’ouverture des Jeux Olympiques pour l’achèvement de cet ouvrage était une bonne idée, mais pour donner un immense relief à une œuvre collective, citoyenne, emblématique et prospective d’une possible époque à venir post-capitaliste, ne faudrait-il pas s’engager plus encore sur le mode opératoire de sa conception, sur le processus qui conduit à sa réalisation ?

Et employons plutôt les milliards récoltés et si généreusement offerts à trouver des solutions pour les Misérables ! Un peu comme on fait normalement avec des impôts…

Jean Bocabeille, architecte, gérant de BFV Architectes
24 avril 2019

Réactions

Gérard Planes | architecte honoraire | Paris | 24-05-2019 à 13:18:00

Parfaitement d'accord avec vous Jean Bocabeille. C'est d'abord de la qualité de la démarche, essentiellement collective avant d'être purement architecturale, que dépendra la qualité du résultat. On connaît bien entendu le pouvoir du prince en la matière, mais il existe aussi de bons exemples en mémoire. Comme vous, nous devons craindre, par une prétendue urgence qui n’existe pas, qu'on nous prive d'un large débat passionnant et nécessaire, sorte d’heure exquise d'une esquisse collective ... ratée. Et surtout qu’il se réduise à une forme binaire entre gardiens scrupuleux d’un patrimoine et partisans d’un geste architectural saugrenu. Mais je crois qu'il faut malgré tout conserver une ambition sereine à la hauteur de l'édifice, ne serait-ce que technique, comme contribution de notre époque.
Mais voilà que les fabuleuses promesses de dons tardent à se concrétiser, comme si elles attendaient d’en savoir plus…

Manfou | Architecte | 06-05-2019 à 20:44:00

Bien vu Jean! Entièrement d'accord. Manuel

d'Oran | architecte | 75014 | 03-05-2019 à 20:53:00

Cette réflexion prétentieuse est à la mesure de la bêtise et l'étroitesse de vue de Madame Hidalgo, voire de son ignorance bien excusable. Faire appel au souvenir d'un bouffeur de curés comme Vitor Hugo est en revanche sans excuses. Quant à la liste des "architectes, ingénieurs, artistes, paysagistes, artisans", elle manque du principal intéressé : le clergé. Lequel, il faut bien le dire, et sauf erreur, ne s'est pas beaucoup manifesté.Mais il est naïf de penser que Notre Dame appartient à l'Etat.

cécile | 03-05-2019 à 14:29:00

Dans ce processus ouvert, collectif, et collaboratif, quel est le sens de la limitation à 35 ans ?

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