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Texte | Viollet-le-Duc, une flèche et des affaires de mode et de vanité (02-05-2019)

«Lorsqu’un édifice ou partie d’un édifice se découpe entièrement sur le ciel, rien n’est indifférent dans la masse comme dans les détails», écrivait Viollet-le-Duc dans son Dictionnaire raisonné de l’architecture française, à l’article «flèche» où l’homme de l’art, du reste, recommandait pour Notre-Dame d'«introduire les perfectionnements fournis par l’industrie moderne». De ce texte précis, rigoureux et technique, Le Courrier de l’Architecte vous livre quelques morceaux choisis.

Notre-Dame de Paris | France

FLÈCHE, s. f. Ne s’emploie habituellement que pour désigner des clochers de charpenterie recouverts de plomb ou d’ardoise, se terminant en pyramide aiguë. Cependant, les pyramides en pierre qui surmontent les clochers d’églises sont de véritables flèches, et l’on peut dire : la flèche du clocher vieux de Chartres, la flèche de la cathédrale de Strasbourg, pour désigner les sommets aigus de ces tours. En principe, tout clocher appartenant à l’architecture du moyen âge est fait pour recevoir une flèche de pierre ou de bois ; c’était la terminaison obligée des tours religieuses. Ces flèches coniques ou à base carrée, dans les monuments les plus anciens, sont d’abord peu élevées par rapport aux tours qu’elles surmontent ; mais bientôt elles prennent plus d’importance : elles affectent la forme de pyramides à base octogone ; elles finissent par devenir très-aiguës, à prendre une hauteur égale souvent aux tours qui leur servent de supports ; puis elles se percent de lucarnes, d’ajours, et arrivent à ne plus former que des réseaux de pierre, comme les flèches des cathédrales de Strasbourg, de Fribourg en Brisgau, de Burgos en Espagne.

Constructeurs très-subtils, ainsi qu’on peut le reconnaître en parcourant les articles du Dictionnaire, les architectes du moyen âge ont dû apporter une étude toute particulière dans la construction de ces grandes pyramides creuses de pierre, qui s’élèvent à des hauteurs considérables et sont ainsi soumises à des causes nombreuses de destruction. S’ils ont déployé, dans ces travaux difficiles, une connaissance approfondie des lois de stabilité et d’équilibre, des matériaux et de l’effet des agents atmosphériques sur leur surface, ils ont fait preuve souvent d’une finesse d’observation bien rare dans la composition de ces grandes pyramides dont la silhouette tout entière se détache sur le ciel.

[...]

flèches de charpenterie. — Il nous serait difficile de dire à quelle époque remontent les premières flèches construites en bois. Il en existait au XIIe siècle, puisqu’il est fait mention alors d’incendies de clochers de charpente ; mais nous n’avons sur leur forme que des données très-vagues. Ces flèches consistaient alors probablement en de grandes pyramides posées sur des tours carrées, couvertes d’ardoises ou de plomb et percées de lucarnes plus ou moins monumentales. Il faut, d’ailleurs, bien définir ce qu’on doit entendre par flèche en charpente.

03()_S.jpgDans le nord de la France, beaucoup de tours en maçonnerie étaient et sont encore couvertes par des pavillons en bois qui ne sont, à proprement parler, que des combles très-aigus. La flèche de charpenterie est une œuvre à part, complète, qui possède son soubassement, ses étages et son toit ; elle peut, il est vrai, être posée sur une tour en maçonnerie, comme étaient les flèches de la Cathédrale d’Amiens avant le xvie siècle, celle de Beauvais avant la chute du transsept, celle de Notre-Dame de Rouen avant l’incendie, comme est encore celle de la cathédrale d’Évreux ; mais cependant elle se distingue toujours par une ordonnance particulière, à elle appartenant : c’est un édifice de bois, entier, posé sur un édifice de pierre qui lui sert d’assiette, comme les coupoles modernes de Saint-Pierre de Rome, du Val-de-Grâce, des Invalides, sont des monuments distincts, indépendants de la masse des constructions qui les portent. Ces œuvres de charpenterie sont les seules qui méritent le nom de flèches. On peut croire que, par suite des incendies, du défaut d’entretien et du temps, les flèches du moyen âge, d’une époque ancienne, doivent être peu communes ; on en éleva un si grand nombre cependant, à partir de la fin du XIIe siècle, que nous en possédons encore quelques-unes, et qu’il nous reste sur beaucoup des renseignements précieux.

Tout porte à croire que les plans des grandes églises, et des cathédrales du commencement du XIIIe siècle notamment, avaient été conçus avec l’idée d’élever une tour carrée sur les quatre piliers de la croisée. Plusieurs de nos grandes cathédrales ont possédé ou possèdent encore ces tours carrées. Amiens, Reims, Beauvais ont eu leur tour de maçonnerie sur le milieu du transsept ; Rouen, Laon, Bayeux, Évreux, Coutances, les ont conservées en tout ou partie. Mais soit que l’argent manquât, soit que les architectes aient reculé devant le danger de trop charger les piles isolées des transsepts, presque partout ces tours ne furent point achevées ou furent couronnées par des flèches en charpente recouvertes de plomb, qui, malgré leur poids considérable, étaient loin de charger autant les parties inférieures que l’eût fait une construction de pierre.

Quelques cathédrales cependant ne paraissent pas avoir jamais dû recevoir sur la croisée des tours en maçonnerie. Paris, Chartres, Soissons n’en présentent aucune trace, non plus que Senlis, Meaux et Bourges, par la raison que ces derniers monuments avaient été conçus sans transsept. À défaut de tours de maçonnerie sur la croisée des églises, on eut l’idée d’élever de grands clochers de charpente se combinant avec les combles. Notre-Dame de Paris possédait une flèche en bois recouverte de plomb, qui datait du commencement du XIIIe siècle. Cette flèche, démolie il y a cinquante ans environ, était certainement la plus ancienne de toutes celles qui existaient encore à cette époque ; sa souche était restée entière, à l’intersection des combles, jusqu’à ces derniers temps. Or, des flèches de charpente, la partie la plus importante, celle qui demande le plus d’études et de soins, au point de vue de la construction, est la souche. Aussi avons-nous relevé exactement ces débris de l’ancien clocher central de Notre-Dame de Paris, avant de les enlever pour y substituer la charpente nouvelle, qui, du reste, est établie d’après le système primitif.

[…]

La souche de la flèche de Notre-Dame de Paris, bien qu’elle fût combinée d’une manière ingénieuse, que le système de la charpente fût très-bon, présentait cependant des points faibles […]. Aussi, tout en respectant le principe d’après lequel cette charpente avait été taillée, a-t-on dû, lors de la reconstruction de la flèche de Notre-Dame de Paris, améliorer l’ensemble du système et y introduire les perfectionnements fournis par l’industrie moderne. On se fait difficilement une idée, avant d’en avoir fait l’épreuve, de la puissance des vents sur ces charpentes qui, posées à une assez grande hauteur, sur quatre pieds seulement, s’élèvent elles-mêmes dans les airs au-dessus des autres édifices d’une cité. La pression des courants d’air est telle qu’à certains moments tout le poids de la charpente se reporte sur le côté opposé à la direction du vent ; il faut donc qu’entre toutes les parties du système il y ait une solidarité complète, afin que cette pression ne puisse, en aucun cas, faire agir tout le poids sur un seul point d’appui. On doit penser que ces charpentes sont comme un bras de levier, qui, s’il n’est pas bien maintenu par un empattement inébranlable, ne manquerait pas d’écraser ou de disloquer l’une des quatre piles qui lui servent d’appui, d’autant que, dans notre climat, les grands vents viennent toujours du même point de l’horizon, du nord-ouest au sud-ouest.

[…]

Le système d’après lequel a été établi la souche de la flèche de Notre-Dame de Paris étant bien connu, examinons cette flèche au-dessus du faîtage du comble, c’est-à-dire au-dessus du niveau d’où elle commence à se détacher sur le ciel.

[...]

Nous avons dit que la charpente, en s’élevant, se composait de pièces de plus en plus légères, mais assemblées avec plus de force. […] Ce système présente une grande résistance, mais il a l’avantage de donner à la pyramide des ombres toujours accusées qui la redressent à l’œil et lui donnent une apparence plus svelte. Lorsque les pyramides des flèches aussi aiguës sont élevées sur une section simplement octogonale, si le soleil frappe d’un côté, une partie de la pyramide est entièrement dans le clair et l’autre dans l’ombre ; à distance, le côté clair se confond avec le ciel et le côté ombré donne une ligne inclinée qui n’est point balancée, de sorte que la pyramide paraît être hors d’aplomb. Les grands pinacles avec leurs crochets qui fournissent toujours des points ombrés et brillants tout autour de la pyramide, du côté du clair comme du côté opposé à la lumière, contribuent encore à éviter ces illusions de l’œil qui sont produites par des masses d’ombres opposées sans rappel de lumière à des masses claires sans rappel d’ombre. Nous ne saurions trop le répéter : lorsqu’un édifice ou partie d’un édifice se découpe entièrement sur le ciel, rien n’est indifférent dans la masse comme dans les détails ; la moindre inattention dans l’adoption d’un ornement, dans le tracé d’un contour, dérange entièrement l’harmonie de la masse. Il est nécessaire que tout soit clair, facile à comprendre, que les profils et ornements soient à l’échelle, qu’ils ne contrarient jamais la silhouette, et cependant qu’ils soient tous visibles et appréciables.

La flèche de Notre-Dame de Paris est entièrement construite en chêne de Champagne ; tous les bois sont recouverts de lames de plomb, et les ornements sont en plomb repoussé.

Alors comme aujourd’hui, l’occasion d’élever des flèches de charpente aussi importantes ne se présentait pas souvent. Le plomb était plus cher autrefois qu’il n’est aujourd’hui, bien que son prix soit encore fort élevé ; sur de petites églises de bourgades, de villages ou d’abbayes pauvres, on ne pouvait penser à revêtir les flèches de charpente qu’en ardoise. Il fallait, dans ce cas, adopter des formes simples, éviter les grands ajours et bien garantir les bois contre la pluie et l’action du soleil.

Nous avons constaté bien des fois déjà que l’architecture du moyen âge se prête à l’exécution des œuvres les plus modestement conçues comme à celle des œuvres les plus riches : cela seul prouverait que c’est un art complet. Si l’architecture ne peut s’appliquer qu’à de somptueux édifices et si elle se trouve privée de ses ressources quand il faut s’en tenir au strict nécessaire, ce n’est plus un art, mais une parure sans raison, une affaire de mode ou de vanité.

Eugène Viollet-le-Duc

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