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Enquête | Faut-il montrer les concours perdus ? (15-05-2019)

Autant les architectes sont diserts dès lors qu’il s’agit de communiquer leurs projets lauréats de concours, autant ils deviennent secrets avec leurs propositions recalées. Pourtant, il est question, dans les deux cas, de révéler leur capacités d’apprivoiser un contexte, de s’adapter à un lieu et, plus largement, de présenter des idées nouvelles. Une enquête de Sipane Hoh.

France

De plus en plus d’agences d’architecture publient leurs concours perdus. Certains devinent dans ce geste, une forme de propagande, d’autres, bien au contraire, d’humilité. Alors ? Faut-il ou non montrer les concours perdus ?

Montrer ou bien… oublier ?

Quelle pourrait bien être la différence entre un concours gagné et un concours perdu ? Tandis que le lauréat se réalise en faisant montre d’une certaine satisfaction personnelle dévoilant jusqu’au narcissisme de son concepteur, le perdant finit, quant à lui, par être oublié, négligé au fin fond d’un dossier classé.

Ceci étant écrit, nombreux sont les architectes à évoquer, au détour d’une conversation, avec nostalgie, leurs projets inaboutis ; révéler un échec n’est cependant pas à la portée de tous. Mais l’architecture a-t-elle réellement toujours besoin d’être réalisée pour être appréciée ? Si la réponse est positive, Yona Friedman et tous ces autres ‘philosophes de l’architecture’ n'auraient jamais été complimentés.

Revenons-en aux concours perdus. A partir du moment où un architecte conçoit un projet, son but est de le réaliser. Dès lors, il fait état d’une idée architecturale taillée spécifiquement pour un contexte et pour un programme défini. Raconter les spécificités d’un projet perdu revient souvent à ne parler que d’une chimère où le contexte s’estompe avec le temps. Il ne reste souvent plus que l’objet conçu. S’il en va d’une expérience ‘douloureuse’ que beaucoup préfère oublier, d’autres, l’expose sans aucune gêne.

Le phénomène est d’autant plus important qu’à l’inverse d’autres pays, la France est connue pour ses concours d’architecture. Cette mise en concurrence fait en effet partie du quotidien de nombreuses agences. Ces dernières, conscientes des difficultés du marché et du nombre de concours organisés, se retrouvent même avec un nombre conséquent de projets non réalisés.

Certaines agences sont, en matière de concours, devenues proactives ; elles embauchent une ou plusieurs personnes voire constituent une équipe dédiée – selon la taille de la structure –, dont le seul but est de répondre aux appels d’offre. Il arrive donc que certaines agences candidatent à plus d’une centaine de concours par an.

Les associés de l’agence Guinée*Potin nous ont présenté leurs chiffres. En 2018, sur huit concours, l’agence en a remporté deux. En 2017, elle en a présenté dix pour n'obtenir, au final, qu'un seul contrat. Que faire, dans ces circonstances, de tous ces projets qui ont tous nécessité un investissement conséquent ? «Nous sommes fiers de nos projets qu'ils soient gagnés ou non. Sur notre site web, nous avons tendance à supprimer les 'vieux' concours perdus afin de montrer les nouveaux, puisque nous en en perdons beaucoup!», sourit Hervé Potin, l’un des deux associés de l’agence nantaise.

Des volontaires

Montrer les concours perdus deviendrait-il alors devenu une habitude ? Une enquête auprès d’autres agences d’architecture pourrait bien le confirmer.

«Nous montrons nos concours perdus ; notre site Internet en atteste», souligne Olivier Perraguin, architecte associé de l’agence parisienne Gaëtan le Penhuel architectes & associés. «Nous les montrons d’autant plus que nous les estimons intéressants ou pertinents. Bien entendu, si un projet ne nous semble finalement pas si réussi, le dossier rejoint nos archives pour ne pas être mis en avant. Dans tous les cas, gagnés ou non, les concours représentent une somme de travail considérable appelant, de notre part, une forte mobilisation, beaucoup d'énergie, de concentration, d'imagination, d'innovation, de recherches… A ce titre, les concours perdus peuvent être aussi intéressants que ceux gagnés.»

Dans ce même esprit, Alireza Razavi, architecte du Studio Razavi Architecture présente, lui aussi, ses concours perdus. «Il est cependant important de préciser que l'agence ne vit pas de concours, ceux auxquels nous participons sont donc systématiquement des énoncés de programme qui nous semblent propices pour créer une narration visuelle, des images avec une charge poétique forte», dit-il.

«La capacité évocatrice de la représentation architecturale a parfois bien plus de force qu'un espace bâti, reprend-il. Piranèse, Boullée, Woods... ont marqué et inspiré des générations d'architectes à travers leurs dessins. Pour toutes ces raisons montrer nos planches de concours est important. Elles constituent une partie intégrante de notre identité autant que les projets construits. Nous puisons une inspiration dans les réflexions qui accompagnent ces concours et revendiquons même leur romantisme.»

Les architectes de Wild Rabbits Architecture ont une attitude similaire, plus marquée encore : «'L’expérience est la somme de nos erreurs', citent-ils. Nous montrons sans pudeur nos concours perdus. Ces projets s’inscrivent pour la plupart dans une forme de continuité de la production de l’agence et participent au développement d’une pensée architecturale complexe. Ils permettent d’exprimer la cohérence de notre travail ainsi que les points de ruptures».

«La somme des concours perdus ouvre également le champ des possibles, disent-ils. Elle parle de notre capacité à concevoir des programmes très variés, mais montre aussi notre éclectisme à l’égard, notamment, des approches environnementales.»

Des réfractaires

D’autres architectes ne souhaitent cependant pas communiquer leurs échecs. Perdre serait déjà suffisamment douloureux. Maxime Le Trionnaire, associé de l’agence rennaise A/LTA affirme ne plus vouloir montrer les projets perdus même s’il les aime tous...ou presque. Une autre agence française voulant rester anonyme évoque un système où parfois les décisions sont injustifiées rendant l'échec plus difficile.

«Le cadre est donné, le point de vue imposé, le jury estime un projet en quelques minutes pour un travail qui a mis plusieurs mois. Que juge t’on ? La pertinence du projet ? Le questionnement du programme ? L’expérimentation architecturale ? Ou plutôt celui qui offrira le plus petit moyen multiple ? Je crois que l’architecture est une alchimie magique qui consiste à fabriquer des petits miracles. J’affirme donc que la magie existe et que les miracles sont possibles. Encore faut il y croire, mais les jurys ne croient pas assez à la magie et aux miracles», regrette, de son côté, Matthieu Poitevin.

Bientôt incontournable 

Le sujet des concours perdus et de leur communication est donc très vaste et chacun l’approche à sa façon. A l’étranger, des agences parmi les plus reconnues accordent une place importante à ces projets. Zaha Hadid Architectes, par exemple, propose sur son site une place spéciale aux concours perdus devenus avec le temps des sujets de recherche.

Julien De Smedt est, de son côté, allé encore plus loin en publiant son livre Built Unbuilt. L’architecte y présente projets réalisés et concours perdus sur un pied d’égalité. Cette manière banalise un sujet resté, chez certains, encore tabou.

Au tour maintenant d’interpeller revues et magazines d’architecture qui ne cherchent souvent qu’à mettre en avant l’actualité et donc les dernières réalisations en date. A quand des pages dédiés aux concours perdus ?

Sipane Hoh

Réactions

Gérard Planes | architecte honoraire | Paris | 24-05-2019 à 11:55:00

Bravo pour cet article. Bravo aux Canadiens j'ignorais que ça existait merci à Nicolas Marier.
L'intérêt potentiel d'une telle bibliothèque largement accessible est évident à plus d'un titre, ne serait-ce que par son utilité pédagogique capable de cultiver dans un large public un jugement nuancé sur tous ces sujets d'intérêt collectif majeur.
Pour faire progresser la qualité globale de la production architecturale et urbanistique, il y aurait également un moyen très simple, en s’inspirant d’une tradition libre de la troisième république, qui consisterait simplement en l’obligation de signer ses bâtiments comme architecte, entrepreneur et maître d’ouvrage, dont le rôle est si essentiel.
Mais on peut deviner que le monde politique, qui est en somme le juge suprême quotidien dans ce domaine, ne soit pas globalement très enclin à tendre le bâton pour se faire battre…

NicolasMarier | Architecte | Aquitaine | 17-05-2019 à 14:01:00

À ce sujet, voir le magnifique travail fait par le Catalogue des Concours Canadiens : https://www.ccc.umontreal.ca/index.php?lang=fr

«Le Catalogue des Concours Canadiens (CCC) est une bibliothèque numérique bilingue rassemblant des informations et des documents sur les projets d’architecture, d’urbanisme, de design et d’architecture de paysage conçus dans le cadre de concours au Canada»

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