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Cahier Spécial - Shanghai

Chronique | Illusions croisées : la Citta di Pujiang n'a même pas le mérite d'être hantée (17-11-2010)

A Pujiang, la flânerie se métamorphose en errements. Les proportions sont imposantes, la symétrie omniprésente. L'ascèse du rationalisme italien et la rigueur de la planification chinoise donnent l'impression de vagabonder dans ce qui ressemble à l'apocalypse d'une utopie mussolinienne. Au delà des apparences, l'illusion. Visite d’une ville-fantôme toute neuve.

Urbanisme et aménagement du territoire | Shanghai | Vittorio Gregotti

02(@JPHH)_S.jpgD'abord, qui connait la Citta Di Pujiang ? Pas même un Shanghaïen ! La ville compte pourtant parmi les neuf villes du programme One City Nine Towns dont l'ambition propose de réorganiser l'aire métropolitaine de Shanghai autour de plusieurs pôles urbains dont chacun aura sa propre identité architecturale. Ici la ville anglaise, là, la ville allemande, néerlandaise ou encore italienne.

Perfection oblige, chaque entité est promise à un architecte de même nationalité. Pour Songjiang plus connue sous le nom de Thames Town, Atkins Architects propose un pastiche néo-tudoro-georgio-victorien, so British ! A Luodian, Sweco Architects poursuit la fiction européenne en créant un village suédois démesuré. Parodie urbaine, Shenyang offre en facsimilé certains monuments d'Amsterdam. One City Nine Towns porte en elle le germe des «citytainments»* tel que définie par Dieter Hassenpflug, sociologue à la Bauhaus-Universität de Weimar.

La ville italienne réfute, quant à elle, l'idée de copie et d'imitation. «Ici, aucune arcade, aucune colonne, aucune coupole pour feindre la Renaissance», déclarait au Corriere Della Serra en 2005 Vittorio Gregotti, l'architecte du projet pour qui Shanghai représente «le bruit incompréhensible de l'uniformité».

«Nous sommes nombreux à rêver de villes comme [...] des lieux de relation positive entre le nouveau et la tradition», poursuivait-il lors des Rendez-vous du Grand Paris le 1er octobre 2009. Aussi, le vocabulaire architectural de Pujiang est contemporain ; l'essence du dessin propose une symbiose sino-italienne.

Direction People Square donc, changement pour la ligne 8, arrêt Pujiang.

Le métro défile à tout allure à travers la grande banlieue, le paysage se désurbanise à mesure de l'éloignement. Le ciel est désespérément bas et gris.

Au milieu de nulle part, le train marque l'arrêt. Ici Pujiang.

Rien, aucune ville italienne de 100.000 habitants à l'horizon. Aucun taxi non plus. Quelques pousse-pousse offrent leurs services pour 10 yuans. Après avoir comparé les plans et jugé la concordance des différentes croix rouges y figurant, le chauffeur saisit l'objectif de la course et s'en étonne. Après tout, le client est roi.

Embarqué dans le cercueil à roulette, le conducator lance son bolide à vive allure. Après plus de deux kilomètres, les portes monumentales de la Citta Di Pujiang émergent. Au lieu dit, le chauffeur empoche son argent et s'éloigne vivement, s'en retournant probablement à la gare.

Après quelques mètres dans la ville, l'absence de trafic et, pire encore, d'habitant semble expliquer ce retour précipité.

03(@JPHH)_S.jpgDe larges avenues fantomatiques se croisent perpendiculairement tandis que la végétation tente de cacher la monumentalité du plan. L'architecture basse accentue plus encore l'effet. Quelques tourelles émergent. La symétrie préside la composition.

«Le projet reprend le schéma classique orthogonal de la ville traditionnelle chinoise. Les axes de première importance forme un réseau qui divise l’espace en larges blocs de 300 mètres de côté. Chacun contient des unités de densité variable (faible, moyenne et moyenne supérieure). Un second réseau de parcours cycliste et piéton à travers les blocs établit des hiérarchies entre allée et rue commerçante. [...] Un troisième réseau est fait de canaux dont certains sont navigables», écrit Vittorio Gregotti.

La déambulation dans ce réseau dit «des trois grilles» propose quelques surprises orthonormées : placettes, colonnades, pièce d'eau. Dolce Italia.

04(@JPHH)_S.jpgL'affirmation du classicisme, de la «méditerranéité» et même de l'«italianité» caractérise l'ensemble. Résurgences de refrains empruntés à une génération d'architecte de l'entre-deux guerre.

Sur son vélo, un homme passe et rit de voir un étranger perdu. Pas une âme à l'horizon. De temps en temps une voiture. Quelques fenêtres révèlent des rideaux... Une embarcation semble être à quai depuis un moment. Rien ne présage d'une livraison prochaine ou, au contraire, qu'elle soit passée. La ville existe, vide, fantomatique.

Tel semble être le destin de ces neufs «villages» qui ne sont pour les Shanghaïens qu'une destination exotique d'amusements, d'entertainments. Si les pastiches anglo-saxons constituent d'incroyables décors pour les clichés d'un mariage en blanc, ils n'en restent pas moins inhabités.

«Mémoire du Futur». Les propos de Gregotti tenu lors des Rendez-vous du Grand Paris répondaient à la thématique. L'expérience du Pujiang fait naître quant à elle une nostalgie du présent.

Maintenant, il faut laisser les araignées en paix et rentrer. Oui mais comment ?

A pied, pendant deux kilomètres jusqu'à la gare.

Jean-Philippe Hugron

*  «La Citytainment doit être regardée comme le produit typique d'une modernité réflexive associant et mélangeant les caractéristiques de la ville traditionnelle avec les revendications d'une meilleure vie. La Citytainment se réfère à la pratique d'espace urbain imitant l'atmosphère et reproduisant les traits d'un centre urbain traditionnel. Walt Disney nous en a donné l'exemple à travers ses parcs d'attractions équipés d'une rue principale, Main Street, éveillant le mythe d'époques dorées révolues».

Extrait de Reflexive Urbanism par Dieter Hassenpflug

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