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Cahier Spécial - Shanghai

Chronique | Le Fox-Trot de Shanghai (17-11-2010)

Rien n'est factice et rien n’apparaît réel. Les premières perceptions sont nées dans l'intervalle. D'aucuns, découvrant Shanghai, se faufilent dans ces interstices et se dérobent inconsciemment à la réalité. Simulacres et simulations, par delà les icônes, posent la question de l'identité. Shanghai, avec ou sans fenêtre ? Jean-Philippe Hugron, envoyé spécial.

Shanghai

«Nous sommes des diables blancs», confie un architecte espagnol expatrié à Shanghai depuis plusieurs années. Des fillettes accourent et souhaitent une photo. Deux européens sur le Bund, une scène exotique à immortaliser. Attirants autant que rebutants, les diables blancs.

L'attitude des Shanghaïens à l'égard des occidentaux est hésitante. Souvent aimable, voire obséquieuse, parfois méprisante. Particulièrement dans les ‘convenient store’ qui pullulent dans chaque rue.

Qu'ils s'agissent d'Eleven 7, Family Mart, Kedi, ou All days, tous à l'approvisionnement interchangeable, un «ni hao» péniblement articulé n'arrive pas à séduire la vendeuse, pas même à la faire sourire. Xièxiè.

A l'inverse, les librairies incitent à la distance quand l’aide proposée par tout vendeur ne conduit qu’à l'interrogation suivante, parfaitement accentuée : «would you learn chinese ?». La même proposition, en anglais dans le texte, à chaque fois.

Non, des livres about ar-chi-tec-ture. Accitettioul ? Incompréhension, sourires. Quelques minutes plus tard, un dictionnaire à la main, la vendeuse propose au client de remédier au problème de communication. Elle comprend et indique un rayon. Pour communiquer à Shanghai, ville de culture, aller où il y a des livres.

Sur la table, quelques ouvrages sur l'exposition universelle. Le même livre se décline en divers formats dont le plus petit est traduit en français. Les pavillons sont illustrés par des dessins ou des perspectives. L'événement sur papier glacé est simulé bien qu'il soit, à quelques stations de métro, une réalité.

Une édition ‘de luxe’ est proposée. Même contenu, mêmes informations sommaires, mêmes visuels. La lecture est rendue aisée par dix onglets mettant en avant dix pavillons emblématiques. Dans le désordre : Chine, Finlande, France, Corée du sud, Singapour, Etats-Unis, Royaume-Uni, Espagne, Japon. Mise en exergue «de luxe».

02(@JPHH)_B.jpg «De luxe» autant que l'hôtel, à Puxi. La chambre «avec ou sans fenêtre ?».

Ornement en plastique et fausse dorure, la réception est un simulacre de palace. La porte ouverte électroniquement, la chambre est sombre. Derrière les rideaux, le mur. Malentendu ! «S’il vous plaît, une chambre avec fenêtre !».

Deux heures plus tard, «avec fenêtre».

La chambre est sombre. Derrière les rideaux, la fenêtre. En face, un mur aveugle, à un mètre.

Avec fenêtre, sans fenêtre...

Voir Shanghai. BESOIN de voir Shanghai. Centième étage du SWFC, la plus haute tour de Pudong. Sensation unique d'un décapsulage en plein ciel. Ce qui nécessite quelque préparatif. Des sas contrôlent le flux touristique. D'aucuns passent les quelques minutes à observer les films proposés. SWFC en image de synthèse. Encore et toujours cette impression de défiance envers la réalité ?

Au centième étage, pour 50 yuans un photographe offre la possibilité de se faire tirer le portrait, officiellement, devant la vue. Même proposition au 97e étage mais sur un fond factice.

03(@JPHH).jpg L'énergie visuelle de Shanghai mélange inextricablement semblable, semblant, ressemblant, faux semblant et dissemblable.

Lost in translation. Le bar panoramique du méridien domine Puxi. Nouvelle vision panoramique. Refuge pour occidentaux en mal de pays, l'endroit se transforme, un temps, en fan zone pour teutons enfiévrés de foot. Allemagne-Argentine, Angela exulte.

Un suisse alémanique tourne le dos à l'écran. «Es ist mir lieber auf Englisch». Conversation en anglais donc. Il ne souhaite pas la victoire de la Mannschaft. Les raisons de son voyage sont linguistiques. L'apprentissage est difficile d'autant plus que, sévère, son professeur assure qu’il abandonnera tôt ou tard. Would you learn chinese ?

Shanghai n'est pas américaniste, pas même occidentale. Ouverte aux influences étrangères ? Peut-être. Peut-être pas. Consumériste sans doute, elle use des formes et des modes importées, sans pour autant jamais se les approprier. Chine es-tu là ?

Hep taxi ! American ? No, French ! Ah !! Sarkodji Sarkodji !

A travers la vitre, la ville défile et s'offre, magmatique. «Ville de contrastes», prévient la formule. Tout contraste suppose une relation et ici, pourtant, elle semble ne pas exister. La vitesse et le mouvement compressent le paysage. Il n'y a d'unité qu'apparente. D’aucuns parlent même d’uniformité. Pourtant les parties du tout s'ignorent. La co-présence est de mise. Etre dynamique donc.

Bouger, marcher, rouler... lutter. Pousse toi de là que je m'y mette. Exit la politesse ; le métro et la rue sont un combat. Chacun y défend sa place, surtout si elle est assise. Chacun pour soi. L'affrontement est déconcertant.

04(@JPHH).jpg La nuit tombe. A 22h00, les lumières de la ville se réduisent. Les néons de Nanjing Road sont éteints et les autoponts illuminés regagnent la pénombre. La féérie de lumière s'estompe. Sur le trottoir, le réparateur de bicyclette dort sur sa chaise, bouche ouverte. La journée n'est pas encore finie.

Dans un café, quelques viennoiseries non identifiées et un simili jus d'orange à base de jus d'extrait de concentré de poudre d'orange mélangé énergiquement à de l'eau ajoutée de glaçons en guise de breuvage. Même le jus d'orange est simulé. Le réel n'existe-t-il pas à Shanghai ?

Retour à l'hôtel, quelques Shanghaïens noctambules se baladent en pyjama. A la télé, Slovaquie-Pays-Bas. Quant à savoir qui mène... c'est du chinois.

A travers la fenêtre, le mur.

Vouloir découvrir Shanghai signifie se heurter au mur de la réalité. Devant, il y a le semblable, le semblant, le ressemblant, le faux semblant et le dissemblable.

Shanghai est un «paradis construit au dessus de l'enfer»*.

Jean-Philippe Hugron

* Le Fox-Trot de Shanghai est le titre d’une nouvelle de Mu Shiying

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