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Visite | La Villa E1027, déjà comme avant ! (05-06-2019)

«Entrez lentement». L’inscription est peinte au pochoir sur le mur de l’entrée. Eileen Gray a parsemé sa maison azuréenne d’annotations et d’injonctions… «Défense de rire», note-t-elle peu après. La Villa E1027 a aujourd’hui presque retrouvé son lustre d’antan grâce au travail d’irréductibles passionnés.

Patrimoine | France | Eileen Gray

La célèbre maison du Cap Martin (06) érigée avec Jean Badovici en 1929 retrouve progressivement ses anciens atours. Elle fait partie aujourd’hui d’un ensemble comprenant le Cabanon de Le Corbusier, les Unités de Camping réalisées, elles aussi, par le maître moderne et le restaurant l’Etoile de Mer qu’il a notamment «barbouillé» de compositions originales.

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L’usure, les affres du climat mais aussi le vandalisme ont mis à mal la villa vidée de ses meubles. Une fois abandonnée, elle a même été livrée aux squatteurs de toute sorte.

Désormais propriété du Conservatoire du Littoral, E1027 fait l’objet d’une campagne de travaux menée à l’initiative d’une association, Cap Moderne, présidée d’une main de maître par Michael Likiermann, Cofondateur de Grand Optical et ancien PDG d'Habitat France.

Passionné par les jardins mais aussi par l’architecture moderne, l’homme d’affaires se montre au sujet de la villa intarissable. Une visite en sa compagnie révèle chaque détail d’une maison finement conçue par Eileen Gray qui s’est révélée, à travers ce projet, «très obsessionnelle».

Derrière chacun de ces dispositifs ingénieux, le visiteur comprend très tôt l’effort immense pour restaurer sinon restituer ces lieux depuis plus de cinq ans.

Le mérite en revient à une équipe savante qui compte, entre autres, Renaud Barrès, architecte dont le diplôme passé en 1999 portait déjà sur la villa et dont le travail s’est progressivement transformé en thèse. Pendant ses recherches, il a même réalisé quelques plans bien avant que des travaux ne soient engagés ; l’homme de l’art a ainsi fait preuve au-delà d’un pragmatisme scientifique d’un sens aigu de l’anticipation.

Claudia Devaux, associée de l’agence parisienne DDA Architectes, est également en charge des travaux et sa mission porte sur l’ensemble du site au-delà de la seule villa. Elle met alors à profit son expérience en tant qu’architecte du patrimoine et spécialiste des constructions du XXe siècle.

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Epaulée par Buckhardt Rukschcio, spécialiste lui aussi du XXe siècle et plus particulièrement d’Adolf Loos, elle est également accompagnée par Philippe Deliau, architecte et paysagiste.

Ensemble, ils mènent un travail «mariant archéologie, architecture et histoire». En guise d’indices, les murs ! L’équipe gratte, sonde… et recherche jusqu’au moindre trou ayant autrefois accueilli des pattes de fixations.

Les photographies d’époque sont aussi une source importante d’informations mais...en noir et blanc. Une erreur d’appréciation a, il y a quelques années, été commise : les bannes qui abritent la longiligne terrasse du soleil n’étaient pas écrues mais bleues.

«Eileen Gray allait jusqu’à utiliser, le soir, dans sa chambre, des lumières bleues», indique Renaud Barrès. Le spécialiste se montre particulièrement précis au sujet des couleurs ; il indique à cet égard que la première couche de peinture n’est sans doute jamais la bonne tant Eileen Gray se montrait tatillonne sur la question.

Vidée de son mobilier, la villa appelle aujourd’hui à la recomposition du décor d’origine. Les meubles ont été dispersés lors de ventes aux enchères multiples. Face à l’impossibilité de les racheter, ils sont fidèlement reproduits. Dans la chambre, par exemple, un meuble de rangement. «J’ai retrouvé la trace de l’original vendu chez Sotheby’s en 1993. Il est aujourd’hui à New York où je me suis rendu pour le mesurer pendant près de huit heures. J’ai pu, à cette occasion, retrouver les teintes d’origine», explique Renaud Barrès.

Le tabouret qui fait face, sur les clichés d’époque, à la coiffeuse a lui aussi disparu. «Ce meuble nous intriguait, plus particulièrement son mécanisme. A force de recherche, nous avons compris qu’il s’agissait d’un tabouret de dentiste détourné par Eileen Gray. Nous en avons retrouvé un identique sur lequel nous avons recréé l’assise d’origine», indique-t-il.

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Pas un détail n’est donc laissé au hasard. Même les fils électriques, laissés apparents, ont été restitués. «Nous n’y faisons circuler qu’un courant de 12 volts», prévient Michael Likiermann.

La carte tracée sur un calque par Eileen Gray avec la mention «invitation au voyage» a, elle aussi, été refaite ainsi que les tapis et autres assises en mousse parfaitement reconstitués.

Restent des travaux plus importants liés à la composition même de la maison ou encore à sa structure. «Le béton n’a pas été parfaitement exécuté», prévient Claudia Devaux. L’air marin n’a, en outre, pas aidé à la bonne préservation de la villa.

«Le béton protège les armatures mais il devient acide et n’assure plus, en conséquence, ce rôle protecteur. En injectant du courant, nous pouvons stabiliser les aciers qui ne rouilleraient plus. Cette technique relève du génie civil», dit-elle.

La villa E1027 est, en ce sens, un projet «hors norme» et «exceptionnel» au yeux de l’architecte. Financé par l’Etat, le conservatoire du littoral, la région mais aussi par le mécénat privé (un tiers des fonds), le chantier entrera dans une phase importante l’hiver prochain puisqu’il s’attaquera à la structure et à la façade.

Ce travail rigoureux fera l’objet d’une publication dirigée par Christine Desmoulins qui avait d’ores et déjà déjà publié un délicieux guide ‘Archinote’ sur le site de Cap Moderne.

Jean-Philippe Hugron

Réactions

JEF | architecte | 06-06-2019 à 08:03:00

Quel plaisir de voir que l'on restaure avec autant d'attention un patrimoine du 20° siècle.

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