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Portrait | De silence et d'hédonisme, Mauricio Rocha et Gabriella Carillo (19-06-2019)

Médaille d’or ! Le duo mexicain Mauricio Rocha et Gabriella Carillo s’est vu récompensé par l’Académie d’Architecture le 11 juin dernier. Ce choix pertinent met en lumière une pratique reconnue en Amérique Latine mais ignorée en Europe. Il y a six ans, Le Courrier de l’Architecte publiait un portrait de cette agence aujourd'hui primée.

Académie d'Architecture | Mexique

DE SILENCE ET D'HÉDONISME, MAURICIO ROCHA ET GABRIELLA CARILLO (30 octobre 2013)

Au tohu-bohu de Mexico, le 'silence' de l'architecture. Le mot revient souvent dans les propos de Mauricio Rocha et Gabriella Carillo. A l'explosion urbaine brutale et à la croissance organique incontrôlable d'une ville, les deux associés de l'Atelier prône une architecture sensible à la frontière de l'art.

MEXICO - Le ciel est sombre, menaçant. Au numéro 95 de la rue Miguel Angel de Quevedo, l'antre d'un architecte, croyait-on. D'architectes en fait : Mauricio Rocha et son associée Gabriella Carillo.

La porte franchie, l'escalier gravi, une importante bibliothèque en guise de bureau. «C'était ma première maison. J'y ai vécu jusqu'en 1998», note Mauricio Rocha. De l'habitat à l'agence, une reconversion intimiste.

«Mon père, décédé en 1996, était architecte. Il refusait que je travaille avec lui. Nous avons fait quelques projets ensemble mais il tenait absolument à ce que je sois indépendant», assure l'homme de l'art.

Affranchi et, aussi, engagé. «L'architecture est intrinsèquement une posture politique et je ne crois pas en l'apolitisme», lance-t-il. L'engagement se révèle toutefois en marge de toute bataille politicienne. «Je crois en un monde libéral et juste», poursuit-il.

«Combattre l'injustice sociale» donc et travailler dans le cadre de «budgets pauvres» est un objectif. «Les projets publics nous intéressent particulièrement. Ils sont comme des détonateurs d'idées», assure Gabriella Carillo.

«Jamais nous ne pensons à l'argent. Cela serait dangereux. Nous nous répéterions davantage», reconnait Mauricio Rocha.

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Aussi pragmatique puisse être l'approche - «nous le sommes pour donner corps à d'autres idées» -, l'art n'est jamais loin. Plus qu'un intérêt pour la peinture ou la sculpture seules, la collaboration avec l'artiste motive.

«Le projet le plus important d'un architecte est la quotidienneté. Nous engageons toujours une réflexion avec notre commanditaire à ce sujet. Il est important de mener à bien une discussion», affirme Mauricio Rocha.

Parmi ses interlocuteurs, des artistes. «Nous échangeons avec eux dès lors que nous concevons leurs studios ou leurs maisons, par exemple. Ces projets incarnent la rencontre de nos idées», dit-il.

«L'art formel ne m'intéresse pas. Je suis davantage porté vers l'art conceptuel et le monde des idées», précise-t-il. L'esthétique ? «Elle est la conséquence d'un contenu et d'une stratégie», affirme de son côté Gabriella Carillo.

«L'art n'est pas comme une ligne de séparation», reprend Mauricio Rocha. En guise d'exemple, le musée de la photo. «Un musée est un réceptacle ayant la capacité de se transformer», dit-il. L'important pour l'architecte est de savoir en «trouver l'origine».

«Nous cherchons aussi la synthèse et le silence», reprend-elle. «Comment vivre un édifice, comment passer de l'ombre à la lumière ?», continue-t-il.

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L'expression architecturale n'est pas pour autant hors-sujet. Pour preuve, des projets de tribunaux. «La justice est traditionnellement écrite. Depuis quelques années, nous basculons vers l'oralité comme aux Etats-Unis. Il s'agit pour nous de travailler la communication d'un édifice portant cette transformation de la justice», explique Gabriella Carillo.

«Que comprennent les Mexicains de la justice à travers une architecture ? Nous travaillons sur ce sujet depuis trois ans», disent-ils. S'agit-il pour autant de trouver un style ? «Absolument pas», répondent-ils de concert.

L'approche est sensible voire cognitive. «Nous avons réalisé une bibliothèque pour aveugles. Ce projet interroge la manière de lire. Il s'agissait d'ouvrir l'édifice à une expérience sonore», notent-ils.

«Nous sommes, pour nous-mêmes, des clients exigeants. Nous dormons avec l'ennemi», sourit Gabriella Carillo. La femme se lève, rejoint la fenêtre, l'ouvre et fume une cigarette. Dehors, l'atmosphère se fait de plus en plus humide et orageuse.

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«Nous sommes Sureños», dit-elle. Autrement dit, du sud de la ville. «Nous nous y sommes installés pour des raisons personnelles mais aussi pour être près de l'université et du métro. Nous sommes dans une rue de libraires et nous avons, pour travailler, un espace de silence. Nous avons aussi un espace d'exposition et de fête», poursuit-elle.

«Bien manger, s'enivrer, profiter des voyages, l'hédonisme !». Autant de préalables à une architecture de qualité. «La pensée se construit jour après jour», intervient Mauricio Rocha.

Aux murs, quelques photos. «Une photo prise par ma mère», note-t-il. «L'autre, d'un chantier, prise par mes soins».

L'équilibre règne entre les deux associés. Dans la conversation, ni l'un ni l'autre ne l'emporte.

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«Je ne crois pas au talent individuel. Je crois davantage en la sueur versée depuis la réflexion. Nous étions cinquante. Aujourd'hui, nous sommes vingt-sept. Je préfère désormais collaborer avec de jeunes agences et m'offrir ainsi l'opportunité de discuter», dit-il.

«L'architecture spectaculaire, c'est le Real Madrid. La bonne architecture, le FC Barcelone. Au final, le plus important est l'équipe», lance-t-il.

«Il ne peut jamais s'empêcher de parler foot», soupire-t-elle.

Alors, un atelier d'architecture droit au but ?

Jean-Philippe Hugron

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